Chapitre 4 – Périlleux voyage

Mickolas

Ser Mickolas Longueroche avait donné les consignes à ses officiers comme si le château était sous la menace d’un siège imminent, bien que Carapace n’ait jamais été attaqué -ni même menacé- en trois siècles d’existence.

En tant que maître d’armes de la maison Archelon, il avait la charge à la fois de l’entraînement de la garnison et des membres de la famille, et de la sécurité de la forteresse et de ses habitants. Le chevalier avait été missionné par le seigneur Hayden pour conduire son fils Grey au tournoi de Château-Brillant où il était attendu qu’il l’aide à porter au plus haut les couleurs de la maison. Il avait pris toutes les précautions et même davantage pour garantir en son absence l’invulnérabilité des remparts arrondis de la forteresse : il s’y était appliqué avec toute la rigueur attendue d’un officier militaire, et d’un homme d’honneur s’évertuant à ne jamais être mis en défaut.

C’était une petite délégation qu’escortait le maître d’armes, car le courrier annonçant la nouvelle du tournoi était arrivé tardivement dans leur région reculée du Val : en l’absence de roukerie[1] aussi bien dans le château de l’émetteur que dans celui du destinataire, c’était un messager humain qui était venu porter l’invitation de Lord Alleister Wight à Carapace, et non un corbeau. Il leur fallait donc voyager rapidement pour rejoindre la côte à temps pour le début des festivités.

Ser Grey était le seul représentant de la famille Archelon, mais la septa Eleanne les accompagnait : la présence d’une septa était marque de prestige et de respectabilité. Depuis les premiers jours de son arrivée à Carapace, Eleanne avait en outre fait la démonstration d’un talent inattendu pour le traitement des blessures, des fractures et des plaies aussi bien des hommes que des animaux du château. Certains parmi les serviteurs allaient jusqu’à parler parfois de miracles et redoublaient de prières après ses interventions. La jeune femme pourrait donc s’avérer précieuse en cas de dommage subi par le fils du seigneur, car les chutes et les contusions n’étaient pas rares dans les tournois à la lance.

Au-devant du trio et des deux mulets qui portaient l’équipement et les tenues de Ser Grey, le maître veneur du château, Edoyn, progressait à pied, infatigable et vigilant. Sa mission était de détecter pour eux les éventuels dangers du chemin : obstacles naturels, mais surtout pièges et embuscades.

Il leur fallait en effet couper au plus court au travers des terres séparant Carapace de Château-Brillant, et ce raccourci impliquait d’effectuer une incursion sur le fief de la maison Armrod, de sinistre réputation.

Mickolas était originaire des terres du Nord, et ignorait tout du Val lorsqu’il avait été engagé près d’une décennie plus tôt en tant que maître d’armes par Lord Hayden. Il avait été surpris par le relatif isolationnisme de la maison Archelon. Mais la maison Armrod, elle, cultivait son retranchement au point que les seules choses qu’on savait d’elle provenaient de rumeurs et de légendes qui ne trouvaient leurs racines que dans le mystère qui entourait la maisonnée, et son Château des Toiles. Les Armrod, de génération en génération et jusqu’à leurs actuels représentants, étaient réputés pour leur territorialisme forcené, et leur violente hostilité à l’égard de quiconque posait le pied sur leurs terres sans y avoir été expressément autorisé. On disait de leurs ancêtres du temps des Premiers Hommes qu’ils s’adonnaient à des rituels de sombre magie, et on murmurait que leurs descendants en maîtrisaient encore certains. Ils étaient également peints comme des empoisonneurs et des assassins, qui se débarrassaient de leurs ennemis sans jamais les approcher publiquement.

Le véritable nom de leur forteresse était « L’Etoile », qu’elle devait historiquement à la forme de ses fortifications. Mais à force de récits sordides et de disparitions, les paysans alentours avaient fini par la rebaptiser « Les Toiles », imaginant que se terrait en son cœur une araignée prédatrice -quand bien même l’emblème des Armrod était en réalité un épervier.

La position relativement centrale de la forteresse dans le nord du Val faisait que la nécessité de traverser même très fugitivement leur fief survenait régulièrement pour les messagers des maisons nobles de cette région et pour les populations voisines… mais l’absence de roukerie aux Toiles empêchait les plus prudents comme les plus respectueux de solliciter au préalable le droit de pénétrer sur les terres : on se trouvait de fait devant l’unique alternative de devoir contourner plusieurs lieues de terrain parfaitement chevauchable pour éviter la transgression, ou de prendre le risque de couper au plus court, en espérant ne pas être surpris par les soldats Armrod qui patrouillaient sur le territoire.

Toutes sortes d’histoires couraient sur les têtes des imprudents qui orneraient le faîte des murailles du Château des Toiles, plantées sur des piques sanglantes, et sur les tortures infligées aux prisonniers. Mickolas n’y accordait guère de foi : du fait de la réputation des Armrod ou du danger réel qu’encouraient ceux qui franchissaient les frontières de leur fief, on n’entendait que bien peu de récits de première main d’audacieux qui auraient réellement aperçu la forteresse, et ceux-ci provenaient dans la plupart des cas de hâbleurs qui cherchaient à s’attirer l’attention des crédules pour s’auréoler d’une gloire fantoche.

Restait que les disparitions étaient nombreuses, d’habitants du Val dont on avait des raisons de penser qu’ils avaient eu à traverser les terres Armrod, et qui n’en étaient pas revenus. Familier des petites-gens pour les avoir beaucoup fréquentées au cours de ses pérégrinations dans le Nord puis dans le Val, habitude peu usuelle pour un chevalier et qui lui avait toujours valu en retour leur sympathie, Mickolas savait aussi que ce genre de légende fournissait une bonne couverture pour un fils en quête d’émancipation ou un mari blasé, qui quittaient la région pour refaire leur vie plus loin, en laissant croire à qui voudrait que leur disparition était le fait de la terrible famille Armrod.

Danger réel ou imaginaire, devoir couper au travers du fief Armrod n’était pas anodin aux yeux du maître d’armes, et il aurait préféré pouvoir s’en passer ; le peu de temps dont il disposait pour conduire le fils de son seigneur et sa courte délégation jusqu’à la côte est ne lui en laissait toutefois pas le choix. A présent qu’ils foulaient ensemble les terres interdites, il comptait sur la vigilance du veneur pour prévenir l’approche de toute patrouille aux couleurs de l’épervier.

La chaleur était écrasante en cette journée ensoleillée, et les bêtes en souffraient. Mickolas pas moins, qui avait revêtu son armure pour ce voyage, afin d’achever de convaincre son jeune seigneur de prendre lui-même cette précaution. La sueur coulait de ses tempes jusqu’au col de sa cuirasse, et ensuite, sous l’armure proprement dite, c’était l’étuve. Il s’était pourtant moins chargé en métal que Ser Grey, qui faute de place pour transporter deux armures, se trouvait contraint de voyager avec l’armure qu’il porterait en tournoi, nécessairement plus couvrante. S’il en souffrait, le jeune homme n’en laissait rien paraître : le regard fixé sur l’horizon, il semblait plongé dans d’autres pensées.

De retour d’une incursion en solitaire, Edoyn, le veneur, vint leur signaler la proximité d’un cours d’eau. Mickolas savait ce que cela signifiait : au terme approchant de ce deuxième jour de voyage, ils avaient atteint la frontière naturelle entre les terres Armrod et Wight. La fin du périple était proche.

Mickolas fit signe d’accélérer la marche : ils allaient pouvoir quitter la zone de danger, et faire boire leurs montures. Traversant un ultime bosquet, ils s’avancèrent jusqu’au ruisseau qui, coulant du nord au sud, allait rejoindre en aval la rivière qui se jetterait, loin à l’est, dans la Mer Grelotte.

Mickolas descendit de selle et saisit le mors de la mule de la septa pour conduire d’une main assurée les deux montures vers la berge opposée, ne plongeant ses jambes qu’à hauteur du genou dans l’eau courante. Une fois passées de l’autre côté, les bêtes harassées par la chaleur se mirent à piaffer et à tendre leur long cou ; Mickolas les laissa s’abreuver tandis que les deux autres cavaliers mettaient pied à terre pour se délasser à leur tour. Mickolas détacha l’outre de peau qui pendait à sa selle pour l’offrir à la septa, qui l’en remercia d’un hochement de tête reconnaissant avant de la porter à ses lèvres.

Le maître d’armes se détourna pour scruter les alentours. C’est alors qu’il vit un trait flotter dans leur direction. Un homme de son expérience ne pouvait se méprendre sur ce qu’était ce projectile, bien qu’il fût également capable d’en prédire la relative innocuité : cette flèche, qu’on leur destinait sans le moindre doute possible, avait été tirée d’une trop grande distance pour qu’elle puisse les blesser à l’impact.

Sans compter qu’elle allait tomber quelques mètres à côté de sa cible.

Sa main gauche se porta instinctivement vers son épaule, où elle trouva la hampe de son propre arc. Sans quitter l’ennemi du regard, il tapota de son autre main l’arrière-train de sa monture tout en adressant un signe de tête à Edoyn pour qu’il emporte les autres à l’abri ; Grey, debout à côté de son destrier, fit mine d’ignorer la consigne.

De l’autre côté de la rivière, à plus d’une centaine de mètres de distance, deux hommes montés chargeaient dans leur direction. L’un des deux, en retrait, tentait tant bien que mal d’empenner une nouvelle flèche à son arc tout en maintenant sa précaire assise. Plissant les yeux et interrompant son souffle, Mickolas fit glisser son arc de son épaule à son poing d’un seul geste fluide, celui d’un homme entraîné et devenu expert en son domaine ; sa main droite saisit l’empennage de la première flèche que lui présenta son carquois, et tout comme s’il s’était agi de jouer d’un instrument à corde, il fit aller et venir le trait entre ses doigts, faisant jaillir le projectile mortel avant même que l’adversaire ait pu pointer son arme à nouveau dans leur direction. L’arc du maître d’armes était meilleur, et sa précision bien plus grande : le cavalier fut projeté en arrière par l’impact de la flèche dans sa face, et s’en fut pieds en l’air basculer derrière sa monture.

Le second agresseur, n’ayant pas détourné le regard de son objectif et poursuivant sa charge vers eux, traversa le cours d’eau sans ralentir, une épée bâtarde brandie à la hauteur de son épaule. Ce ne fut qu’au moment où son bras allait s’abattre sur Ser Grey, campé à deux pas de Mickolas, qu’il parut prendre conscience de la lance que le jeune homme maintenait de ses deux mains après l’avoir plantée dans le sol, pointée dans sa direction. L’extrémité de la lourde lance, telle un épieu, traversa la cotte de mailles du cavalier qui vint s’y empaler avec toute la vitesse de sa charge. Son sang, projeté depuis sa position supérieure, vint généreusement asperger les deux chevaliers et toute l’aire alentour comme s’il n’avait été qu’un fruit trop mûr qui venait juste d’éclater.

Son cheval poursuivit sa course au travers du groupe sans heurter quiconque, mais l’homme, lui, resta littéralement embroché sur l’arme de Grey, emportant le jeune chevalier dans sa chute.

La collision avait causé une telle déflagration que le destrier de Grey se mit à ruer et hennir d’affolement : Mickolas dût s’interposer entre l’animal et son jeune maître à terre pour éviter qu’il le piétine, faisant rempart de son corps pour repousser le puissant poitrail du cheval affolé.

Le sang avait également aspergé la face de la bête, et lui avait agglutiné l’œil gauche : c’était bien la panique et non la colère qui la faisait ruer ainsi follement. Une panique qui aurait tout aussi bien pu leur être fatale sans l’intervention d’Edoyn, revenu à la rescousse après avoir porté la septa à l’abri. A trois pas d’écart, le veneur émit des séries de petits sons en tendant ses bras vers l’avant, et parvint ainsi à attirer à lui l’attention du cheval. Le simple fait de s’étonner de cette nouvelle présence suffit déjà à changer son attitude et réduire son agitation.

Les clapotements de langue et les cliquetis qu’émettait le chasseur, comme s’ils constituaient un langage connu d’eux seuls, achevèrent de ramener l’animal au calme, permettant à Edoyn de se saisir de sa bride et de lui caresser l’encolure pour tout à fait l’apaiser.

Fait extraordinaire, la vie ne semblait pas avoir encore quitté le deuxième assaillant, en dépit de la blessure qu’il avait reçue, puis de sa violente chute. Mickolas l’entendait marmonner, à quelques mètres d’eux, la lance de Grey fichée dans son torse et tendue vers le ciel. Rangeant d’abord son arc puis tirant son épée, Mickolas approcha du mourant avec méfiance, bien qu’il ne représentât plus un danger dans son état. Son épée bâtarde perdue, étendu sur le dos et mortellement blessé, l’homme arborait sur son haubert déchiqueté l’emblème à l’épervier de la maison Armrod. Les mots qu’il psalmodiait malgré le sang qui emplissait sa bouche étaient pleins de menace vengeresse.

« Ils vous auront… poisons… vous auront… »

[1] Dans l’univers du Trône de Fer, les oiseaux messagers ne sont pas des pigeons mais des corbeaux. La roukerie est l’équivalent du pigeonnier, où sont élevés et logés les corbeaux.

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