Chapitre 13 – La bâtisse abandonnée

Edoyn

Sitôt ses informations rapportées à Grey, Edoyn était reparti à l’orée du bois où il avait découvert les traces du mystérieux rendez-vous entre le fuyard du château et le groupe de cavaliers venus de l’ouest. C’était Grey qui lui en avait assigné la tâche, mais il était davantage mû par la curiosité et le plaisir que lui procurait l’exercice de cette chasse peu ordinaire, que par le désir de servir le fils de son seigneur, pour lequel il ne se sentait guère de devoir d’obéissance.

Ce manque de considération pour les principes de la féodalité remontait à ce qu’autres auraient appelé la plus tendre jeunesse. Edoyn était né au sein d’une maison mineure du Val, mais une bande de maraudeurs était parvenue à pénétrer la forteresse mal défendue qu’habitait sa famille. Pris d’une forme de pitié inattendue, les bandits avaient épargné Edoyn, alors tout bambin, et l’avaient enlevé après avoir pillé le lieu et joyeusement massacré tous ses occupants.

Il avait ensuite été « élevé » -si tant est qu’on puisse ainsi qualifier l’éducation qu’il avait reçue- par le petit clan de barbares montagnards qui avaient trucidé les siens.

Une décennie plus tard, il avait été miraculeusement ramené dans la société des hommes par Lord Hayden Archelon, à la suite d’une expédition punitive lancée contre la meute sauvage.

Après que les honorables chevaliers aient consciencieusement occis jusqu’au dernier membre de la bande, il fut conduit, âgé de quatorze ans, entre les murs de Carapace où on l’éduqua aux principes de la société civilisée.

Celui qui devait devenir le maître veneur de la maison Archelon n’en gardait pas moins au fond de son cœur l’amour d’une vie sauvage et affranchie de toutes règles. Il considérait donc les ordres qui lui étaient donnés comme des sortes d’invitations soutenues, plutôt que comme des obligations formelles.

Cela ne l’empêchait pas de s’y plier quand il le fallait, notamment quand les tâches qui lui étaient confiées lui donnaient une excuse pour quitter les hommes et leurs toits de pierres, pour retourner à la solitude et au grand air.

Il pénétra avec prudence à l’intérieur du sous-bois, s’aventurant à pas mesurés comme s’il était sur les traces d’un animal qui serait autant proie que prédateur. C’était là davantage une attitude instinctive et naturelle qu’une prudence rationnelle et réfléchie : il n’imaginait pas un instant tomber réellement, de façon impromptue, sur le mystérieux groupe de conspirationnistes dont il suivait la piste.

Il avait étudié les traces et observé que toutes les montures étaient parfaitement ferrées. Il ne s’agissait donc pas là de brigands vivant en pleine forêt, mais plutôt d’habitants d’un village ou d’un château voisin. Grey et sa petite délégation étaient passés la veille très au sud pour s’en tenir aussi éloignés que possible, mais Edoyn n’ignorait pas qu’à deux heures de chevauchée à l’ouest de Château-Brillant, dans le droit prolongement de la piste qu’il suivait actuellement, se trouvait la forteresse de la maison Armrod, à la sinistre réputation.

Le bois qu’il traversait n’était visiblement pas très fréquenté par les hommes : il le jugeait à la présence nombreuse de petit gibier qui s’étonnait de le découvrir là et se carapatait dès qu’il s’approchait trop. En chasseur expérimenté, il aurait pu prendre facilement certains de ces animaux s’il l’avait voulu, et l’idée lui avait instinctivement traversé l’esprit. Souvent, lorsqu’il partait en chasse pour son seigneur, Edoyn capturait ainsi ses propres prises en plus de celles qu’il ramenait au château. Il s’en faisait alors de petits repas solitaires, au milieu de la montagne, à l’écart de tous. Cela participait de ses plaisirs rituels de chasse. Mais dans la situation présente, Edoyn n’avait aucun besoin de ce genre de prise, et il préférait éviter d’entraver sa mobilité et de perdre en discrétion avec un encombrement inutile.

Les traces qu’il suivait dataient de plusieurs jours ; plus d’une semaine, sans doute le double. Cela pouvait tout à fait coïncider avec la date à laquelle le mestre Owain avait soudainement disparu de Château-Brillant -la nuit où Lord Jakob Wight avait été victime de l’empoisonnement qui l’avait laissé dans son coma actuel.

Il était assez clair pour Edoyn que personne ne traversait cette portion de la forêt. Ni depuis, ni habituellement. Edoyn s’était éloigné de la piste pour tenter de trouver des signes de passage mais n’en avait plus trouvé, à présent qu’il s’était réellement enfoncé dans les bois : les traces de chasse laissées par les serviteurs de la maison Wight s’arrêtaient beaucoup plus tôt, le gibier étant suffisamment nombreux sur les terres les plus proches du château pour qu’il soit possible aux chasseurs d’en nourrir les habitants sans avoir à s’avancer trop profondément dans la forêt.

Edoyn se trouvait sur un territoire qui appartenait aux arbres et aux animaux seuls.

Là où d’autres auraient pu se sentir oppressés par la hauteur des chênes et la touffeur de la végétation, intimidés par le silence qui régnait si loin de la présence des hommes, lui, le chasseur, l’ancien enfant sauvage, se sentait dans son élément, et parfaitement à son aise.

Et pourtant, quelques lieues plus loin, c’est à une ancienne installation humaine que ses pas le conduisirent : au cœur d’une clairière, une petite habitation abandonnée, plantée en bordure de ce qui avait dû être une modeste exploitation agricole mais qui avait à présent été regagnée par la forêt. Des plantes, des buissons, des arbustes poussaient partout de façon désordonnée comme pousse la végétation dans les lieux qui ne sont pas domestiqués par l’homme.

Edoyn était néanmoins capable d’estimer que toute cette verdure n’avait pas plus de deux décennies d’existence. On discernait encore le spectre des cultures qui avaient été plantées là, les vestiges de barrières de bois rongées par la mousse.

Et là, sur le côté de la maison, surmontée d’une stèle de pierre ornée d’une étoile à sept branches, une bande de terre rectangulaire qui avait toutes les apparences d’une sépulture, mais suffisamment large pour accueillir plusieurs corps côte à côte. L’œil exercé d’Edoyn décela qu’une partie de cette terre avait été retournée relativement récemment, là où le reste était demeuré intact. Le sol avait retrouvé sa densité, mais l’herbe n’y avait pas encore repoussé, ce qui laissait imaginer que l’intervention datait d’environ un mois plus tôt. Un corps, ajouté à la fosse commune ? Mais de qui pouvait-il s’agir alors ? Le mestre Owain avait disparu seulement quinze jours plus tôt, et au vu de l’état du sol, Edoyn exclut qu’il ait pu être creusé si récemment.

Quant à l’intrigante demeure délabrée… Aussi incongru au cœur de cette forêt qu’un rosier au milieu des pins, le bâtiment était de construction relativement récente, mais de plutôt bonne facture, quel que fut son état actuel. S’en étant approché aussi silencieusement qu’une ombre, le chasseur put constater la qualité des enduits qui joignaient les épaisses pierres entre elles. Ce n’était pas un simple abri construit par des vagabonds, encore moins des maraudeurs : ceux qui habitaient là avaient mis beaucoup de soin à bâtir ce qui devait être leur foyer, et ils avaient disposé de moyens pour le faire.

Mais pourquoi ici ? On était à au moins une heure de chevauchée de Château-Brillant ; combien, du Château des Toiles ? C’est la question que se posait à présent Edoyn tandis qu’il faisait le tour de la bâtisse, s’assurant prudemment de l’absence d’occupants dissimulés derrière les fenêtres aux carreaux brisés.

Il y avait du mobilier à l’intérieur. Une table, des chaises, un lit, un foyer noirci sous la cheminée. C’était comme si les gens qui avaient vécu là avaient disparu, plutôt qu’ils n’en étaient partis, laissant derrière eux les reliques de leur existence éteinte.

Derrière des bâtiments de ferme qui jouxtaient l’habitation, l’attention d’Edoyn fut attirée par un sillon creusé dans le sol. Même gagnée par la broussaille, on distinguait clairement une longue trace rectiligne, nécessairement tracée par l’homme : une sorte de canal d’un pied de large et d’autant de profondeur – qui avait vraisemblablement été plus profond à l’époque où il était utilisé. Il aboutissait à une excavation dans le sol, proche des bâtiments qui avaient dû abriter des animaux d’élevage. C’était une sorte de citerne, et il y avait non loin un système de poulie rudimentaire qui avait dû servir à y récupérer l’eau indispensable à la culture et l’élevage -à la vie même des habitants de la ferme.

Edoyn choisit de longer le canal, pour voir où il le conduirait. La forêt se faisait à nouveau plus dense une fois quitté l’espace de l’ancienne ferme. La nature restait silencieuse autour de lui : seuls la traversaient le bruissement des feuilles et des branchages, le vol des oiseaux loin au-dessus du sol, les courses furtives de petits animaux fuyant sa présence.

Près de deux kilomètres plus loin, le canal était obstrué par un amoncellement de pierres et de terre ; un barrage sciemment disposé là par une main humaine pour en interrompre le flux. Par qui ? Pourquoi ?

Edoyn savait qu’il commençait à approcher des terres des Armrod. La ferme était-elle leur propriété ? Etaient-ce eux qui avaient creusé le canal ? Eux qui l’avaient bouché ? Le seul tarissement de la source n’aurait pu expliquer la disparition des habitants de la ferme : tout laissait penser qu’ils avaient quitté les lieux de façon soudaine. Alors quoi ?

L’après-midi étant à présent bien engagée, Edoyn savait qu’il ne serait de retour à Château-Brillant qu’au mieux pour le souper, mais il résolut de poursuivre son investigation plutôt que de rentrer immédiatement raconter sa mystérieuse découverte à Grey : la clé de l’énigme n’était peut-être que quelques centaines de mètres plus loin !

Le canal restait sec au-delà du premier barrage ; c’est donc qu’il y en avait au moins un autre en amont. Edoyn remonta donc le long du chenal, le pas prudent et patient, la main par habitude posée sur la poignée de son long couteau.

Il découvrir le second barrage deux kilomètres plus loin, là où le canal avait autrefois trouvé sa source, en se dérivant d’un ruisseau coulant du sud vers le nord.

Le chasseur connaissait bien la géographie du Val : il en déduisit que ce ruisseau était lui-même alimenté par la rivière qui traversait la région d’ouest en est pour se jeter entre les Doigts dans la mer Grelotte. C’était le même ruisseau qu’ils avaient traversé la veille, et devant lequel ils avaient été attaqués par les soldats des Armrod, bien plus au sud.

Edoyn se trouvait donc là exactement à la frontière du territoire des sinistres seigneurs des Toiles : que ceux-ci soient liés d’une façon ou d’une autre au barrage du canal, et vraisemblablement à la disparition de leurs voisins fermiers, ne faisait guère de doute.

Edoyn scruta la forêt au-delà du ruisseau, sur le fief des Armrod. Une étrange substance claire y couvrait les branches basses des arbres, en pendait en longs filaments cotonneux, comme des lianes filandreuses. Les bois paraissaient encore se densifier, et s’assombrir.

Il perçut ces signaux hostiles comme un présage : s’aventurer plus loin, seul et sans préparation, était assurément trop risqué. Il laissa encore son regard explorer le décor quelques instants, mais se résolut à la prudence, et commença bientôt à rebrousser chemin.

Il ne put s’empêcher, durant sa course de retour, de ressasser les interrogations que lui inspiraient ses découvertes.

Qui étaient les occupants de la ferme, et que leur était-il arrivé ?

Qui était venu récemment creuser la terre de leur tombe ?

Les disparitions mystérieuses du mestre Owain, et celle des fermiers, pouvaient-elles être liées ?

Il était parti en quête de réponses à une énigme, mais plutôt que des réponses, c’était avec de nouvelles questions qu’il retournait vers le château.

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