Chapitre 22 – Le mystère dévoilé

Mickolas

Chapitre 22

Mickolas se tenait droit sur sa monture, armé et prêt. Les salutations étaient faites, tous n’attendaient plus que le signal pour que commence la dernière joute de ce deuxième tour, préparant les demi-finales qui auraient lieu dans la foulée.

Face à lui, éloigné de cette centaine de mètres qui seraient bientôt dévorés par leur monture, se trouvait le mystérieux « chevalier aux Trois Ours », ainsi qu’il était convenu de l’appeler. Aucune maison actuelle des Sept Royaumes n’utilisait ces armoiries, et il était donc clair qu’elles étaient fantaisistes. Le chevalier qui les avait empruntées avait-il intentionnellement glissé un indice sur son identité en choisissant le symbole des trois ours ? Il était plus probable qu’il ait simplement récupéré une vieille pièce d’équipement ayant appartenu à un chevalier anonyme, mort sur quelque champ de bataille oublié.

Trois types de chevaliers choisissaient l’anonymat lors de leur inscription en tournoi : il y avait ceux qui avaient une réputation à préserver et voulaient s’épargner la honte en cas de défaite ; ceux qui dissimulaient leur identité pour pouvoir participer à des événements qui leur seraient autrement interdits ; et enfin, ceux qui ambitionnaient d’accomplir un genre de prouesse au cours du tournoi, et qui révélaient leur identité après y avoir réussi, pour donner encore plus de matière au récit de leur exploit.

De quelle nature était ce chevalier mystérieux-là ? Si, comme Mickolas le pensait, c’était Ser Seth Wight qui se cachait derrière ce heaume sobre qui dissimulait entièrement ses traits, il appartenait à la fois à la deuxième et à la troisième catégorie : après l’altercation avec son frère et désormais seigneur Alleister, il n’aurait pu se présenter au tournoi sous son véritable nom ; et il espérait sans doute révéler son identité à un moment clé du tournoi pour pouvoir émettre ses revendications et gagner ainsi l’oreille d’un public qui était pour l’heure déjà passé à autre chose.

La question n’avait de toute façon pas d’importance pour Mickolas, dans l’instant présent : elle ne devait en avoir aucune. L’homme qui se tenait devant lui était son adversaire, et au combat c’était tout ce dont le maître d’armes choisissait de se soucier. Il allait affronter ce chevalier comme il avait affronté chacun des adversaires qu’il avait rencontré dans son existence, sur le champ de bataille, sur chaque terrain d’entraînement : comme la forme universelle, symbolique, anonyme, de l’obstacle qu’il lui fallait abattre pour poursuivre.

Ne pas voir l’individu derrière la figure de l’ennemi assurait la détermination de celui qui était chargé de l’affronter, et au combat, la détermination est la clé. Caché sous son armure intégrale, son heaume à timbre plat, le chevalier aux Trois Ours était en quelque sorte l’incarnation parfaite, absolue, de cet adversaire sans visage que recherchait Mickolas pour être aussi efficace que possible… Une incarnation si parfaite qu’elle en devenait dérangeante, forcément. En étant si totalement dépourvu d’identité, le chevalier mystérieux en gagnait une, paradoxale, celle de celui dont on souhaite inexplicablement savoir qui il est.

Mickolas avait constaté que Lord Alleister avait quitté la tribune et son dais, ce qui était inhabituel. Il avait néanmoins dû donner des consignes pour que le tournoi se poursuive en son absence, car les serviteurs chargés de donner le signal de la joute élevèrent finalement leurs drapeaux après une longue attente. Lorsqu’ils les abaissèrent, les deux montures s’élancèrent, et plus rien n’eut d’existence pour Mickolas : rien que ce chevalier sur son destrier, son pavois et sa lance. Le maître d’armes abaissa sa propre lance, la pointa vers la poitrine du chevalier. Son regard était fixe, sa main ferme. Quelque chose dans la posture du chevalier le troubla, néanmoins, l’espace d’un instant. Une attitude inhabituelle, inattendue.

Il reçut l’attaque du chevalier sur l’épaule que protégeait son bouclier, et ne cilla pas. La pointe de sa lance en revanche dévia et vint toucher sa cible plus haut qu’attendu. Le bois des deux hampes se brisa en un nuage d’esquilles, le métal heurté tinta. Le destrier de Mickolas finit sa course au bout de la lice, et il le fit pivoter pour se tourner vers le jeune serviteur qui tenait sa prochaine lance, à qui il tendit une main. Le garçon parut hésiter, puis lui remit la lance avec empressement. Le maître d’armes tira sur les rênes de sa monture pour se replacer dans l’axe de la lice, et découvrit alors que son adversaire avait chu, à peu près à l’endroit où ils s’étaient croisés. Mickolas était surpris que l’échange soit déjà terminé, que ce premier assaut mal maîtrisé lui ait néanmoins offert la victoire. Décontenancé, il fit avancer son cheval, au pas. Le chevalier aux Trois Ours se tenait péniblement à la rambarde séparant les deux allées, un genou au sol, une main sur son heaume.

Les yeux de Mickolas s’écarquillèrent lorsqu’il se rendit compte du pli qui creusait à présent le milieu de la plaque faciale du casque du chevalier : son coup avait porté avec davantage de puissance qu’il ne se l’était figuré. Il hâta le pas de son cheval, conscient du risque que cette attaque à la tête ait pu causer de sérieux dommages. Le cœur battant, il se jeta au bas de sa selle pour secourir le chevalier, et s’aperçut soudain de son étonnante taille : lorsqu’il se trouva à ses côtés, il découvrit qu’il était plus petit que lui d’au moins une tête. Il joignit ses efforts à ceux du chevalier pour tenter de lui retirer son casque, mais comprit rapidement que la tâche s’annonçait compliquée, voire dangereuse.

Des serviteurs de la maison Wight s’avançaient pour leur venir en aide, mais le chevalier leur fit signe de ne pas approcher. Mickolas offrit son bras en soutien, et le chevalier s’en saisit, passant son autre bras autour de l’épaule du maître d’armes afin de s’y appuyer. Les deux compétiteurs sortirent du terrain en claudiquant, le chevalier mystérieux visiblement étourdi, et possiblement aveuglé aussi, par le coup qui avait déformé son casque. Mickolas l’entraîna jusqu’au pavillon où flottait son fameux étendard aux trois ours, le portant presque tant sa silhouette lui apparaissait à présent légère. Sa selle avait-elle était conçue pour dissimuler sa taille ? Il n’avait jamais paru remarquablement petit tant qu’il était monté.

Respectueux du désir probable de confidentialité du chevalier, il vint tirer les pans de la porte d’accès au pavillon après l’avoir assis sur l’unique chaise qui trônait à l’intérieur. Tous deux se trouvaient à présent seuls sous le chapiteau faiblement éclairé, à l’abri des regards de la foule.

« Mon intention n’était pas de vous blesser, Ser », s’excusa Mickolas, navré, en se rapprochant.

« Je ne pense pas l’être », répondit l’autre, la voix étouffée par la tôle. « Mais je ne vais pas pouvoir me débarrasser de tout ça seul, dans l’état dans lequel vous l’avez mis », ajouta-t-il en toquant du doigt sur son casque déformé.

Mickolas commença par retirer ses propres gants pour gagner en dextérité, puis son heaume, pour mieux voir. Le reste de son armure était pour lui comme une seconde peau, qu’il portait pratiquement en permanence et qui ne l’encombrait donc d’aucune façon. Il vint se placer devant le chevalier aux Trois Ours, et lui retira à son tour ses gants, avant de dénouer les lacets qui liaient son heaume à son haubert.

Il essaya de trouver le meilleur angle pour tirer le heaume cabossé, mais celui-ci était tellement enfoncé sur le côté gauche qu’il n’y avait guère d’espoir de l’ôter simplement. Le métal du casque allait devoir frotter, racler contre le crâne et sans doute le visage -inconvénients dont s’accommodait sans problème un combattant en temps ordinaire, mais qui compte tenu des circonstances, après un choc violent à la tête, pouvait aggraver des lésions ou des traumatismes invisibles pour l’instant.

Mickolas chercha un tabouret pour s’asseoir et réfléchir, mais s’aperçut alors du dépouillement de la tente. Celle-ci était si totalement dépourvue de mobilier et de décoration, qu’il lui parut soudain évident que le chevalier mystérieux n’y séjournait pas réellement. Derrière le masque de métal se cachait donc la figure non pas d’un anonyme, mais de quelqu’un qui avait ses quartiers réels au château ou dans les autres tentes d’invités.

Telle n’était plus sa préoccupation toutefois, et il secoua la tête comme pour chasser cette curiosité obsédante de son esprit.

« Je vais peut-être devoir me montrer un peu brutal », avertit-il.

« Tant que ça n’est pas aussi violent que là-bas, je pense m’en tirer », plaisanta le chevalier de sa voix déformée par la caisse de résonnance métallique de son casque tordu. Mickolas lui répondit d’une moue sincèrement navrée.

« Je suis désolé, Ser. Il n’est pas dans mes habitudes de viser la tête dans des affrontements amicaux ».

L’autre haussa les épaules.
« Votre assaut était si implacable que j’ai reçu l’impact avec la même force que si c’était votre cheval entier qui m’avait percuté. Le fait que vous aviez atteint ma tête n’a été que la petite touche additionnelle pour assurer que je ne resterais pas en selle. »

Mickolas savait que minimiser sa réussite ne pourrait que vexer son adversaire, étant donné qu’il l’avait vaincu. Il se contenta donc d’accepter la remarque comme un compliment.

« Et néanmoins maintenant, il me faut en assumer les conséquences, et vous sortir de ce piège que je vous ai forgé. »

Essayant de faire appel davantage à son adresse qu’à sa force, Mickolas fit coulisser le heaume du chevalier aux Trois Ours millimètre par millimètre. Tournant lui-même régulièrement autour de la chaise pour trouver l’angle le plus approprié, il parvint progressivement à dégager son crâne de la prison de fer. Lorsqu’il souleva finalement le casque au-dessus de la tête du chevalier, il resta un instant interdit. L’autre ne bougea pas, laissant la surprise passer et attendant visiblement sa réaction.

« Je vous remercie, Ser. »

La voix était celle d’une femme, car c’était une chevelure de femme qui était prise dans la cervelière de cuir. Et un visage de femme qui se tourna vers lui d’un air de défi, comme pour dire : « Et alors… ? »

Mickolas restait sans voix. C’était la femme rousse qu’il avait remarquée le matin-même en tenue de chasse, accompagnant le groupe des Palamede. Il n’avait jamais vu de femme en armure et l’effet, davantage encore que la surprise, le troublait profondément. Il était impossible de percevoir son corps sous tout cet épais métal, mais Mickolas se représentait à présent la silhouette de la chasseresse sous l’armure de fer, et c’était comme d’imaginer une femme dans ses sous-vêtements.

« De quoi ai-je l’air ? », lui demanda-t-elle en portant la main à la large ecchymose qui s’étendait de sa tempe à sa mâchoire. Les traits de son visage déterminé étaient fins, une sorte de danger émanait de la façon dont elle le regardait. Mickolas préféra ne pas répondre ce que son cœur battant lui inspirait.

« Vous êtes… marquée. Mais je ne vois pas de fracture, ni de plaie… Ma Dame. » Celle-ci grimaça, mais Mickolas ne sut dire si c’était la blessure ou l’idée de la blessure même qui lui causa cette réaction. Un visage tuméfié à la cour soulèverait nécessairement des questions -celui d’une femme d’autant plus.

« Il me faudra trouver comment le dissimuler… ma camérière sera enchantée, sans doute. »

« …sans doute », finit par répéter Mickolas, toujours hébété. La femme se leva de la chaise pour faire face au chevalier. Elle était décidément plus petite que lui -mais pas si petite, pour une femme.

« Me promettrez-vous de ne pas révéler qui je suis ?… ou plutôt maintenant… qui j’ai été ? Mon petit exploit contre Ser Lyn Corbray au premier jour du tournoi ne nous vaudrait à lui comme à moi que des ennuis si on apprenait qui l’a démonté… Sa virilité est déjà suffisamment mise en doute dans son dos sans que vienne s’y ajouter cet épisode. »

« Bien entendu, ma Dame », acquiesça Mickolas. « Mais comment se fait-il que vous ayez pu… ? »

« Toutes les filles ne rêvent pas de trouver un mari et de broder pour lui, Ser Mickolas. J’ai eu la chance d’avoir un père plus conscient que d’autres de l’injustice de certaines normes de notre société : des usages qui sont considérés comme immuables mais qui ne sont que culturels, déterminés par des hommes pour asseoir leur domination sur d’autres. Rhaenys et Visenya Targaryen n’étaient pas que les sœurs d’Aegon le Conquérant : elles étaient aussi des femmes, et des femmes guerrières, capables de mener des armées ! »

Mickolas pour sa part ne voyait pas de raison pour lesquelles une femme n’aurait pas pu prendre les armes, sinon qu’elles étaient naturellement moins puissantes que les hommes. Il avait simplement toujours considéré que les choses étaient ainsi, sans s’interroger sur elles.

Cette femme-ci avait réussi à vaincre un homme à la joute, ce qui prouvait bien son argument.

Du point de vue de Mickolas, seule comptait l’efficacité, en toutes circonstances : qu’une femme compétente vaille mieux qu’un homme incompétent, cela semblait aller de soi et il ne voyait pas qui remettrait en cause ce principe de bon sens. En l’occurrence, cette femme-ci avait même fait mieux que défaire un incompétent : elle avait triomphé d’un chevalier renommé -même s’il l’était davantage pour ses talents à l’épée qu’à la lance. Elle avait gagné par là tout son respect, par principe.

« Je crois vous comprendre », convint-il. « Auriez-vous révélé votre identité, si vous aviez remporté le tournoi ? »

Elle ouvrit la bouche mais resta muette, comme si elle ignorait la réponse à cette question.
« Je ne suis pas entrée dans le tournoi pour revendiquer quoi que ce soit, je voulais juste participer aux jeux plutôt que d’y assister, frustrée », expliqua-t-elle enfin. Puis, fronçant les sourcils, elle ajouta : » Je n’ambitionnais pas de remporter le tournoi, de toute façon. Je savais bien qu’Elias y participerait. »

Mickolas la dévisagea, interloqué. « Elias… ? Palamede ? » Il partit d’un grand éclat de rire. « Vous aussi êtes convaincue par avance qu’il va gagner le tournoi ? »

Elle lui jeta un regard de travers.
« Il n’y a pas de « par avance », Ser Mickolas. Je connais Lord Elias : il a été le pupille de mon père, à Gardebleue. C’est un combattant hors du commun. Il aurait déjà sa renommée si nous ne vivions pas des temps de paix depuis l’ascension du Roi Robert. »

« Votre père… »

« Lord Vorel Vaudru. Elias a grandi avec nous, sur nos terres du Conflans, pendant huit années, et c’est mon père qui en a fait l’homme qu’il est aujourd’hui. »

Mickolas sourit avec indulgence.
« Cet homme sympathique, qui gagne les cœurs par sa chaleur et son empathie ? »

Elle fronça de nouveau les sourcils.
« Elias a toujours été une ordure méprisante. Il n’a jamais témoigné d’égards pour qui que ce soit, hormis mon père. Mais il n’en est pas moins un grand stratège -et le meilleur combattant du tournoi, Ser : il le remportera. »

Mickolas haussa les épaules, indécis.
« Je veux bien le croire, Dame Vaudru. » Ne restaient après tout en lice que trois autres concurrents, dont Mickolas et Grey, qui ne devaient d’être dans le tournoi à ce stade qu’à la chance, en définitive. Et Lord Elias avait remporté chacune de ses joutes en un seul assaut, ce qui était significatif.

« Mon prénom est Fiona », dit-elle en posant sa main sur le bras de Mickolas. « Je suis heureuse que vous soyez celui qui m’a vaincue -et démasquée. J’ai confiance dans le fait que vous ne révélerez ce secret à personne, et préserverez ainsi ma dignité et celle de mon père. »

« Vous avez ma parole d’honneur, ma Dame », répondit Mickolas. « Ma parole de chevalier. »

Fiona sourit avec une sorte de tristesse dans le regard.
« J’ai rencontré bien des chevaliers, à la cour de mon père et ailleurs. J’aurais d’ordinaire considéré une telle promesse avec circonspection. Mais la façon dont vous prononcez ces mots sonne comme un serment indéfectible, et je sais mon secret bien gardé avec vous. » Elle plongea ses yeux émeraude dans les siens. « Comment est-ce possible ? D’où vient cette aura de vertu qui semble irradier de vous ? »

Mickolas resta bouche bée. Il sentit même la pointe de ses oreilles s’échauffer. « Vous me faites trop d’honneur, ma Dame : cette vertu n’est pas à proprement parler la mienne. C’est celle de l’ordre des chevaliers, pour ceux qui s’en réclament réellement. Je suis de ceux qui considèrent que les codes de conduite, la morale, sont ce qui fonde la civilisation, et nous distingue des barbares des Clans du Val, ou des Sauvageons. Sans ces règles, ce serait la guerre permanente dans tout le royaume.»

Fiona fit une moue dubitative. « On vante aujourd’hui la bravoure et le panache des grands chevaliers, mais les meilleurs guerriers ont toujours été ceux capables de surprendre leurs ennemis au moment où ils ne s’y attendent pas, par les moyens les plus lâches et les moins honnêtes. »

Mickolas avait fait la guerre : il savait bien qu’elle disait vrai.
« Et pourtant, à une époque où la force seule décidait de qui avait raison, la brutalité et l’absence de scrupules ont été rejetées par ces hommes, plus avisés que d’autres, qui ont voulu bâtir nos sociétés.
Ils ont commencé par faire l’éloge de la bravoure. C’est une valeur guerrière, la bravoure : même les plus rugueux des Nordiens peuvent l’admirer. Et puis la bravoure, c’est comme la force : ceux qui en manquent feignent malgré tout d’en avoir, pour ne pas devenir des proies pour leurs voisins.
On s’est mis ensuite à cultiver la loyauté. Du temps des Premiers Hommes, au sein d’un clan, tout le monde pouvait contester l’autorité du chef, et accaparer ses droits, si on était plus fort que lui. Faire de la loyauté une valeur, ça a été une sacrée trouvaille ! Les rois se sont mis à exiger la loyauté par principe des seigneurs qui leur étaient inféodés, et ces seigneurs eux-mêmes ont compris l’intérêt qu’ils avaient à faire leur ce principe de loyauté : grâce à elle, ils pouvaient jouir eux-aussi de leur statut sans avoir à surveiller constamment ceux qui auraient pu le leur contester par la force, ou par la traîtrise.
Il n’est pas loin, le temps où les hommes allaient en meute, et où chaque meute était composée d’autant de loups qui n’ambitionnaient que de la conduire. Mais aujourd’hui dans le Nord d’où je viens, on est fiers de nos traditions de bravoure et de loyauté, comme si elles nous avaient toujours définis… Je n’en suis que l’héritier. »

« Les nobles valeurs du Nord… J’ignorais que vous en étiez originaire », dit Fiona, le fantôme d’un sourire sur les lèvres.

« J’ai vécu et j’ai voyagé dans le Nord, mais cela fait plus d’une décennie que je me suis installé dans le Val, au service de la maison Archelon. » Il haussa les épaules, maussade. « J’aimerais voyager à nouveau ; je crois que je ne suis pas fait pour la sédentarité, bien que ma fonction l’exige, en quelque sorte. »

« Ser Mickolas, vous m’avez témoigné davantage d’égards qu’aucun autre homme que j’aie connu, hormis mon père. » Elle posa une deuxième main sur le bras de Mickolas. « Sachez que si vous reprenez un jour la route, vous serez le bienvenu sur nos terres du Conflans, si vous choisissez de vous diriger vers le sud. »

Elle s’exprimait comme une dame, et Mickolas se demanda pourquoi il trouvait incongru de l’entendre s’exprimer ainsi, au prétexte qu’elle portait une armure. Lui-même ne s’évertuait-il pas toujours à se comporter avec dignité, bien qu’il ne quittât jamais son propre harnois ? Ils avaient en réalité tous deux une âme de chevalier au sens noble du terme : leur seule différence tenait à leur sexe, qui faisait de lui un simple chevalier parmi tant d’autres… et d’elle une anomalie.

Pourquoi était-il attendu qu’elle porte la robe, et lui l’armure ? L’injustice, qu’il n’avait pourtant jamais perçue, lui paraissait soudain tellement invraisemblable !

Mickolas se rapprocha de son interlocutrice. Cet échange lui avait fait toucher du doigt une réalité qu’il n’avait jamais interrogée. En se confiant l’un à l’autre comme ils venaient de le faire, ils s’étaient tous deux davantage mis à nu que s’ils s’étaient dépouillés de leurs mailles. Il se sentait à présent avec elle une proximité spirituelle comme il n’en avait jamais ressentie, avec aucune femme, ni avec aucun frère d’armes : elle, était l’une et l’autre à la fois. Elle était la femme avec laquelle, et pour laquelle, il aurait voulu livrer ses prochaines batailles.

Il lui prit la main et déposa un baiser sur son revers.

« Je fais le serment de répondre à votre invitation », répondit-il d’une voix rendue rauque par l’émotion. « Un jour prochain, je reprendrai la route. Je prierai le Guerrier de guider mes pas jusqu’à vous ».

 

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