Chapitre 24 – Duel

Grey

Grey était circonspect. Logan Snow était manifestement un bonimenteur aguerri dont il fallait se méfier, mais son histoire se tenait : il était possible qu’il ait vu Narses manipuler son pesteloup[1], et on avait bien trouvé le mestre en possession dudit poison.

Il était parfaitement ordinaire qu’un mestre voyage avec une variété de simples pour parer à toutes sortes de situations, mais la présence sur Narses d’un produit dont le seul usage possible était l’empoisonnement interrogeait. Surtout si le mestre s’était trouvé à Château-Brillant la veille de l’intoxication de Lord Jakob Wight : Narses devenait subitement le premier suspect de la tentative d’assassinat dont le seigneur avait été victime.

« Allez-vous vous associer à des empoisonneurs, Ser Grey ? », l’interpela Ser Wallace. « Si Narses est coupable, Lord Elias est nécessairement celui qui lui a donné l’ordre d’agir. »

Le regard de Grey se porta instinctivement vers Theodora Palamede, qui plaidait à ce moment auprès de Lord Alleister. Theodora était plus qu’impliquée dans la politique de sa maison : Grey aurait été très surpris qu’elle n’ait pas été au courant du projet s’il était réel. Il en venait même à se demander si elle n’en aurait pas alors été la véritable instigatrice.

« Il nous manque deux chevaliers, rejoignez-nous ! », l’encouragea à nouveau Wallace. Bien que physiquement très différent de lui -plus grand, plus large d’épaules, les cheveux et la barbe d’un brun clair, les yeux bleus comme ceux de son père- le Nordien lui ressemblait par sa facilité à faire partager ses sourires à ses interlocuteurs et à les convaincre de ses bonnes intentions. Ce qui n’était, Grey le savait, pas un gage de sincérité, ni de bienveillance.

« Vous et votre maître d’armes ferez de splendides compagnons ! », insista-t-il encore.

Son père prit la parole d’un ton plus sage, tempéré. Ses sourcils étaient froncés, comme d’inquiétude :
« Envisagez-vous de rester neutre dans ce combat, Ser Grey, ou hésitez-vous à rejoindre plutôt le camp de Lord Elias ? »

Grey inspira profondément pour montrer son embarras.
« L’affaire est compliquée, Milord. J’ai beau être jeune, je sais que la vérité a plus d’une face : plusieurs personnes peuvent avoir vu la même scène et la raconter avec des yeux différents sans qu’aucune ne mente. Il est possible que votre fils ait vu Narses avec le poison, mais que Narses dise également la vérité quand il dit que le poison ne lui appartient pas.
Or, si je choisis un parti, je choisis néanmoins d’accuser l’autre de mensonge. »

Au-delà de la question de la vérité, le poids de sa décision en termes de politique le préoccupait considérablement. Les yeux de Grey dérivèrent à nouveau vers la silhouette de Theodora, toujours en pourparlers avec Lord Alleister. La promesse d’une alliance avec les Palamede était séduisante, à plus d’un titre, mais Grey ne pouvait faire abstraction de ce que penserait Alleister de son choix si les Palamede étaient bien responsables de l’empoisonnement de son père. Les Sept étaient censés trancher la question en faisant triompher le vertueux lors du duel, mais enfin, les faits restaient les faits et rares étaient les gens suffisamment dévots -ou stupides- pour réellement croire que la victoire lors d’un combat à l’épée était la preuve indiscutable d’une vérité quelle qu’elle soit.

La prudence était très certainement dans le retrait, et le refus d’un engagement d’un côté ou de l’autre. C’est ce qu’avaient choisi ses ancêtres, de génération en génération. Jusqu’à son père qui était resté à l’écart des conflits lors de la Rébellion de Robert neuf ans plus tôt… et c’est ce qui avait condamné la maison à ne jamais croître en influence, en puissance ou en prestige.

Non : il n’était pas venu à Château-Brillant pour n’être qu’un spectateur. Il ferait un choix. Mais il lui manquait encore des clés.

Lord Willard Fingal parut suivre son raisonnement. Il passa une main sur son crâne parfaitement lisse, puis joignit ses deux mains sous son menton, entrecroisant ses doigts.
« Permettez-moi de révéler une information importante -décisive sans doute. » Il marqua une pause. « Nous tenons de source sûre que Lord Elias Palamede a un projet pour le Val. »

Il va falloir m’en dire plus, pensa Grey. Il invita le seigneur Nordien à poursuivre par un haussement de sourcil.

« Les Palamede préparent une guerre, Ser. Ils sont venus à Château-Brillant pour nouer une alliance militaire avec Lord Alleister. Les Palamede possèdent des forges qui seraient capables de produire une sacrée quantité d’armes et d’armures en prévision d’un conflit dans le Val, et ils sont en quête d’alliés pour les accompagner dans leur campagne. »

Grey était abasourdi. Il essayait de le masquer mais n’était pas sûr d’y parvenir cette fois, tant la nouvelle le sidérait. Il se souvint subitement des paroles de Theodora, de son évocation des forges des Palamede, de son intérêt pour le fer des Archelon.

« C’est ce qui arrive parfois, dans le sillage de guerres comme celle qu’a connu le royaume il y a neuf ans : quand la paix dure depuis des générations, il paraît inconcevable de déclencher un conflit. Mais quand les flammes de la guerre ne sont pas encore totalement éteintes, quand subsistent des rancœurs entre ceux qui ont choisi un camp et ceux qui ont choisi l’autre ; quand la puissance des grands a chancelé, et que les plus petits ont vu l’opportunité de s’élever… »

Le regard de Grey glissa cette fois vers les Royce et les Corbray. Les deux grandes maisons seraient naturellement les proies désignées d’une telle chasse au pouvoir, et les Corbray avaient pris le parti des Targaryen lors de la Rébellion de Robert : ils seraient bien peu, ceux qui prendraient leur défense, s’ils étaient attaqués par de plus loyaux serviteurs du Val.

« Jusqu’aux Royce, franchement ? », demanda Grey, incrédule, en dévisageant tour à tour les trois Nordiens pour trouver celui dont le regard trahirait la supercherie. Celui que lui retourna Wallace avait perdu toute bonhommie.

« Jusqu’aux Arryn, Grey. Elias se prend pour la foutue réincarnation d’Aegon le Conquérant, il ne s’arrêtera que quand il aura tout obtenu. »

Pas étonnant dès lors que les Corbray et les Royce se soient si rapidement rassemblés derrière les Fingal, s’ils leur avaient également servi cette histoire.

« Mais c’est de la trahison ! » souffla Grey. Des voisins qui se querellaient pour des questions de terres mitoyennes ou des rancœurs ancestrales, c’était une chose. Même si la paix du roi interdisait qu’on en vienne effectivement aux armes pour faire valoir son droit, le cas pouvait être pardonné s’il était justifié par des causes jugées suffisamment sérieuses par le suzerain. Mais s’attaquer au suzerain lui-même… ! Les Lockhart et les Sewell étaient des chevaliers parfaitement honorables, il n’y avait aucune chance qu’ils maintiennent leur soutien aux Palamede pour le duel des Sept s’ils l’apprenaient à leur tour. Et si Grey choisissait le camp de Lord Elias, il risquait alors de se retrouver seul de ce côté, avec Elias et son frère Demetrios… C’était une cause perdue.

« Il me faut… réfléchir à tout ça », conclut Grey en reculant d’un pas, perdu dans ses pensées. Les trois Nordiens le saluèrent en hochant la tête et le laissèrent à sa réflexion.

La cause de Lord Elias avait soudain perdu beaucoup d’attrait. Il n’était pourtant pas inimaginable que les Lockhart et les Sewell se tiennent malgré tout à leur engagement : ils s’étaient prononcés en faveur d’Elias et revenir sur cette prise de position serait manquer à leur parole. Le code de l’honneur créait parfois ce genre de paradoxes.

Au-delà de la question des camps, la révélation des ambitions des Palamede jetait aussi une nouvelle lumière sur les événements de la journée : l’accident de chasse, cette surprenante découverte de poison en possession de son mestre… Il ne s’arrêtera que quand il aura tout, avait dit Wallace Fingal. Quand il aura tout… ou quand il sera mort, pensa Grey. Quelqu’un, ou peut-être plusieurs personnes agissant sans lien les unes avec les autres, tentait peut-être d’éliminer la menace avant qu’elle se concrétise.

Et il était alors plus que probable que les Fingal fassent partie de cette machination. Cela rendait la vraisemblance de leur accusation envers Narses encore plus boiteuse : même si une preuve avait été trouvée, la source de la délation était si totalement biaisée qu’il était impossible de ne pas voir toute cette séquence comme un énorme traquenard. S’acoquiner avec des traîtres, ou avec des comploteurs ? Le beau choix qui s’offrait à lui !

Il se tourna vers les Hawk, restés tout proches et qui ne s’étaient pas encore prononcés : leur fils Dalt était encore dans leurs quartiers en train de récupérer de sa mauvaise chute de la veille, mais Lord Estevan était un très solide gaillard malgré sa quarantaine approchante, et le camp qu’il rejoindrait gagnerait avec lui un champion de poids.

« Et vous, Milord ? Avez-vous pris votre parti ? », l’interrogea-t-il poliment.

Les deux Dorniens se regardèrent en coin, et ce fut Lady Prudence qui répondit.
« Nous ne sommes restés que trop longtemps ici, Ser Grey. Le motif de notre venue a été oublié, et tout ce que nous avons vu depuis notre arrivée aurait déjà dû nous faire fuir. Nous partirons demain matin, et nous ne prendrons aucune part à cette nouvelle folie. Quand je pense à la réputation que les gens du royaume font aux Dorniens ! »

Grey ne put que répondre d’un sourire triste. Les Hawk avaient en effet assisté au premier acte de cette tragédie, avec l’empoisonnement dont avait été victime Lord Jakob puis l’imbroglio lié à sa succession, la disparition de son héritier légitime et de son mestre…

Revenir aux sources de cette série d’événements orientait à nouveau les soupçons de Grey vers Alleister Wight, par qui tout semblait avoir commencé. Il salua ses interlocuteurs en souriant et se dirigea vers leur hôte, debout à côté de son fauteuil de bois précieux, une main posée sur le haut dossier et le front plissé de concentration. Theodora Palamede l’avait quitté pour rejoindre son frère Elias, qui échangeait vivement, mais à mots couverts, avec le vieux seigneur Vorel Vaudru.

« Milord », le salua-t-il. « Vous tenez peut-être le responsable de l’empoisonnement de votre père. »

Alleister eut une petite moue dubitative.
« Quelles auraient été leurs motivations ? J’étais présent lorsque Mestre Narses a rencontré mon père pour proposer une rencontre avec Lord Elias. Mon père a quatre enfants à marier, il était plus que disposé à discuter d’alliances : du point de vue des Palamede, la situation est à peu de choses près la même que si c’était mon père qui se tenait là à discuter avec vous tous. »

Grey s’était posé la même question : quel avantage pourraient avoir tiré les Palamede de l’empoisonnement de Lord Jakob ? La réponse restait un mystère.

« Prendrez-vous alors le parti de Lord Elias lors du duel, si vous le pensez innocent ? », interrogea Grey.

« Ça n’est pas imaginable. Je ne peux me positionner qu’en arbitre dans cette affaire, sans quoi j’injurierai la moitié de mes invités en leur préférant leurs accusateurs. »

« C’est juste », reconnut Grey. « Et votre frère ? »

« Connor ? Il aurait sans doute aimé participer à cette bataille. Cette histoire est déjà un drame -et elle finira en tragédie- mais l’honneur de chevaliers est en jeu, et la vaillance des uns sera mesurée à la valeur des autres… C’est le genre d’événements historiques -à notre petite échelle- auquel tout chevalier qui se respecte rêve de prendre part. »

« …mais vous le lui refuserez », conclut Grey pour lui.

« Pour les mêmes raisons », confirma Alleister.

Grey brûlait d’amener la question des projets de conquête des Palamede, pour voir ce qu’Alleister aurait à en dire. Mais comment l’aborder sans l’accuser indirectement de trahison ?

« J’ai… eu vent de rumeurs concernant les ambitions de Lord Elias », tenta-t-il. Alleister resta de marbre. « J’imagine que vous vous refuserez à les commenter. »

« Si elles étaient fondées, elles signifieraient que je suis un bien méchant hôte pour une partie de mes invités. »

Grey nota qu’il n’avait pas été nécessaire de préciser la nature des rumeurs pour qu’Alleister comprenne parfaitement ce dont on parlait. Il haussa les épaules.
« Vous ignoriez sans doute ce qu’on vous proposerait au moment où vous avez adressé vos invitations. »

« Ça… si j’avais su comment les choses tourneraient… » Les regrets du seigneur avaient des accents de sincérité. « Vous aviez peut-être raison, quand vous me poussiez à m’intéresser à ce qu’il est advenu de mon frère, Ser : plus les heures passent, et plus il m’apparaît vraisemblable qu’il soit à l’origine de tous les troubles qui viennent perturber les festivités que j’ai organisées, et qui viennent ruiner les possibilités d’alliance que j’essaye de concrétiser pour notre maison. »

« Tout n’est peut-être pas perdu », observa Grey, évaluant la situation avec agilité pour qu’elle lui soit le plus favorable possible. « Ni Lord Elias, ni Logan Snow n’ont réussi à rassembler sept champions pour l’instant. Les Hawks n’envisagent pas de s’engager, les Wight resteront à l’écart, les autres chevaliers présents au château ne sont pas en situation de participer non plus… Restent mon maître d’armes et moi. S’il vous plaît que je refuse de me joindre aux uns comme aux autres, nous pourrions nous trouver dans une situation dans laquelle il ne serait pas scandaleux que vous proclamiez caduque la déclaration du duel : l’ambiance resterait sans doute salement tendue, mais vous éviteriez un sacré bain de sang. »

Alleister scruta avec intérêt le visage de Grey : il semblait trouver la suggestion très intéressante. Ce n’était pas la première fois que Grey se montrait ainsi utile à son hôte. Dans sa tête, Grey s’imaginait déjà en train d’épouser Lindzy, offerte par son frère en reconnaissance pour tous ces bons conseils.

Sa courte rêverie fut interrompue par un cri déchirant, et les deux hommes se tournèrent aussitôt vers la salle : Ser Demetrios, que nul n’avait jamais vu agité, tendait ses poings blancs de colères en direction de son frère. Sans le barrage que formaient Marlon Lockhart et Dalton Sewell de leurs corps, il se serait jeté sur Lord Elias pour le dépecer. Wallace Fingal et son frère Logan semblaient passablement amusés de la situation ; de son côté, la septa Eleanne s’était inexplicablement évanouie dans les bras des Hawk.

Demetrios grondait de rage mais aucun son articulé n’émergeait d’entre ses dents serrées. Elias le dévisageait avec un air interdit, ne comprenant visiblement pas plus que Grey ce qu’il s’était produit. Les Lockhart et les Sewell, qui en savaient probablement davantage, jetaient des regards désapprobateurs à la fois aux Fingal et à Lord Elias tout en entraînant tant bien que mal son jeune frère vers la sortie de la salle.

En entendant l’esclandre, les gardes avaient ouvert les double-portes, et après un regard vers leur seigneur, ils laissèrent le groupe quitter la pièce. Suivit Lord Estevan Hawk, portant entre ses bras énormes le corps inanimé de la septa loin de ce chaos.

Le calme revint dans la salle de réception.

« Si quelqu’un veut bien m’expliquer… », marmonna Alleister davantage pour lui-même que pour quiconque. Logan Snow s’avança vers eux d’un pas léger.

« Lord Elias ne devrait pas pouvoir rassembler ses sept champions, Lord Alleister. Si j’ai les miens, considèrerons-nous que les dieux se sont prononcés en ma faveur ? » La déclaration s’adressait à Alleister, mais la voix du bâtard était suffisamment forte pour que tous aient entendu. Le visage de Mestre Narses, au centre de la pièce, était un masque d’angoisse. Son seigneur, lui, restait maître de ses émotions.

« Quelle est cette histoire ? J’aurai mes sept champions ! Craignez-vous de ne pas rassembler les vôtres pour avancer de telles inepties ? »

Logan se tourna vers lui avec l’air étonné.
« Je crois que vous venez de perdre jusqu’au soutien de votre propre frère, Lord Elias. Il devient mathématiquement très compliqué de vous trouver six compagnons prêts à risquer leur vie et leur honneur pour vous. Même si vos autres soutiens vous restaient fidèles, il faudrait encore que Ser Grey vous rejoigne avec son maître d’armes… »

Tous les regards convergèrent vers Grey, debout sur l’estrade à côté d’Alleister Wight.

L’issue de la querelle, et potentiellement l’avenir du Val entier, dépendait de sa décision : il ne s’était jamais trouvé dans une telle position. Aucun Archelon n’avait jamais disposé d’un tel poids. Les risques étaient titanesques ; l’importance de ses prochaines paroles, incommensurable.

Il savoura cette sensation étourdissante, car il savait qu’elle ne durerait qu’un instant.

Jusqu’à ce qu’il ouvre la bouche, en fait.

Il se tourna à demi vers Alleister, mais celui-ci ne lui adressa aucun signe ostensible : comment aurait-il pu, alors que tous les regards étaient braqués sur eux ? Grey comprenait et approuvait sa neutralité affichée. Il n’avait pas besoin de consigne, de toute façon : il avait lu le regard du seigneur lorsqu’il lui avait suggéré l’issue de l’invalidation du duel.

« Ce que je crois… » Encore un instant, infime, pour jouir de son importance, de la curiosité avide de tous ces yeux tournés vers lui, attendant sa déclaration comme celle d’un messie. Il s’avança d’un pas en veillant à rester sur l’estrade, en léger surplomb par rapport à eux tous. « Ce que je crois est que Mestre Narses dit la vérité quand il se défend d’avoir apporté ce poison à Château-Brillant, et que nos amis Palamede n’ont rien à voir avec ce qui est arrivé à Lord Jakob. » Il peignit sur son visage un sourire chaleureux et chercha Theodora du regard. Il vit sa poitrine se soulever comme si elle retrouvait sa respiration.

« Et en même temps… » Grey leva une main pour suspendre toutes les réactions de son public. Sa décision était prise : il jouerait la carte de l’apaisement, et apparaîtrait à l’issue de la crise comme celui qui avait évité le drame, et réconcilié tous les belligérants. « Je crois aussi Logan Snow lorsqu’il déclare qu’il a vu ces herbes qu’on a retrouvées en possession du mestre. »

La salle explosa en réactions contradictoires. Grey leva une deuxième main pour tenter d’obtenir le calme, mais dut forcer sa voix pour se faire entendre car le tumulte ne s’éteignit pas tout à fait.
« Je crois que nous sommes le jouet de manipulations, et que les Sept nous font savoir qu’il n’est pas possible de donner raison à l’un ou à l’autre. Qu’il n’est pas souhaitable de le faire, en vérité, car tous deux sont innocents. » Grey était venu à Château-Brillant accompagné d’une septa, et il se savait crédible dans le rôle de l’honnête serviteur de la Foi. « Et c’est pourquoi je refuse de tirer les armes contre l’un ou contre l’autre », conclut-il, espérant par sa manœuvre se concilier à la fois les Palamede et les Fingal, dont il avait ainsi défendu l’innocence, mais aussi tous les partisans d’un apaisement.

La salle devint aussitôt un chaos de menaces et de grondements, de sifflements et d’exclamations injurieuses. Grey rangea mentalement ses ambitions d’apparaître comme un rassembleur dans une petite boite, dans un coin de son crâne : ce ne serait pas pour tout de suite.

Lord Lyonel Corbray s’avança vers Lord Alleister. C’était un homme d’une trentaine d’années, a l’air constamment courroucé. Il avait peut-être cette fois de bonnes raisons de l’être.
« Lord Wight, les Palamede ne sont pas en situation de présenter leurs sept champions. Il vous appartient de les déclarer coupables des crimes qui leur sont reprochés ! »

« Etes-vous en mesure de produire les sept vôtres ? », intervint Theodora, les yeux pleins de défi.

Lord Corbray regarda autour de lui, et se mit à bafouiller en découvrant le problème.
« Cessons cette comédie ! »

L’exclamation fut ponctuée du son d’une lame glissant hors de son fourreau, et Ser Lyn Corbray brandit son arme en la pointant vers Lord Elias. Le fourreau était fait de cuir et de fourrure, et le son produit ne fut pas celui du métal raclant contre le métal comme on se l’imaginait le plus souvent ; ce fut un son plus doux, presque soyeux, la lame glissant comme un souffle hors de son confortable lit.

C’était Dame Affliction, l’épée ancestrale des Corbray, faite d’acier valyrien.

« Vous vouliez un duel, Lord Palamede : je relève votre défi.
Réglons cette question une fois pour toutes, sans toutes ces tergiversations ! »

Le silence s’était à nouveau fait dans la grande salle, et chacun suspendit son souffle.

Elias Palamede avança d’un pas, plein de morgue.
« Voilà un adversaire digne de l’enjeu. » Il tira sa propre épée. « En garde, Ser Lyn. Que l’Étranger emporte les indignes ! », gronda-t-il.

Grey ne sut dire si cette dernière remarque était une sorte de cri de guerre, ou si elle était une attaque contre leur public. Tous refluèrent en tous cas rapidement en constatant que l’heure n’était plus aux négociations et que le duel allait bien avoir lieu, là, sous leurs yeux, et à moins de trois mètres des témoins.

Déjà, la lame de Dame Affliction venait caresser celle de son adversaire pour le tester. Elle luisait d’un éclat noir et dégageait une impression de menace antique.

Elias la repoussa subitement, et lança le premier assaut.

Diable, il est rapide, reconnut Grey. Il enchaîna une série de coups qui ne visaient pas qu’à intimider l’adversaire, mais ciblaient distinctement son corps et son visage. Les deux combattants étaient vêtus d’élégantes tenues de cour, et ni l’un ni l’autre ne portaient la moindre pièce d’armure : le premier coup qui porterait risquait d’être fatal.

Ser Lyn volta et rendit coup pour coup. Grey connaissait sa réputation, qui était celle d’un très honorable escrimeur ; il lui sembla pourtant que Lord Elias était plus rapide, et plus percutant sur ses assauts. Une fois, deux fois, ce dernier répliqua à une attaque insuffisamment précise par un coup qui aurait pu tuer ; mais Ser Lyn parvint à chaque fois à ramener sa lame en protection – la force de son arme plus légère, et pourtant plus solide.

L’engagement était rapide, les deux combattants rivalisant de colère froide. Il était impossible de dire ce qui déterminerait la victoire, de la supériorité physique de Lord Elias, ou de celle, technique, qu’offrait à Lyn la mythique lame valyrienne.

Ser Lyn perdait régulièrement l’initiative des assauts, Elias Palamede se montrant systématiquement plus incisif et intrépide, l’arme à la main. Ser Lyn ne déméritait pas, mais s’il était un épéiste plus que décent, chacun ne pouvait que constater que Lord Elias était, lui, un combattant admirable.

Les lames sifflaient dans l’air, ou tintaient bruyamment lorsqu’elles entraient en contact l’une avec l’autre. D’estoc, de taille, chaque coup porté était destiné à tuer : les deux duellistes ne défendaient plus seulement leur cause ici, mais leur propre vie avant tout.

Aucun des deux ne tremblait pourtant : c’était plutôt une sorte de passion qui se lisait dans leur regard, une volonté farouche de triompher.

L’épée de Lord Elias effectua un large arc avant de frapper le fort de celle de Ser Lyn, et Elias joua du rebond de sa lame pour volter et attaquer sur l’autre flanc. Ser Lyn parvint sans difficulté à dévier ce second assaut et dans la foulée, repoussa Elias de l’épaule pour contre-attaquer.

Elias esquiva la charge et repartit de plus belle à l’assaut, assénant une volée de coups en haut, en bas, forçant Lyn Corbray à reculer de nouveau.

Le spectacle était fascinant. Il l’aurait été même si la vie des deux hommes n’était pas en jeu, tant leur adresse au combat était impressionnante. Des deux, Elias Palamede restait indéniablement supérieur : plus rapide, plus agile, il était aussi plus fort que Ser Lyn.

Mais même le plus petit des couteaux peut tuer le plus grand des guerriers, lui avait enseigné Mickolas. Pris de vitesse sur une de ses propres attaques, Elias ne parvint pas à ramener sa lame à temps pour parer la réplique de Ser Lyn : il dut se contenter de lever son bras gauche pour se protéger.

On apprend ce geste réflexe à l’entraînement, en cas de situation désespérée : on supporte évidemment plus facilement une blessure au bras gauche qu’à la tête ou au torse. Sauf que l’épée qui avait porté le coup n’était pas une épée à la lame émoussée, comme à l’entraînement. Pire, c’était une épée de qualité supérieure, tranchante comme peu d’autres, et amoureusement entretenue depuis des années par son porteur dont elle faisait tout le prestige. Elle traversa les couches de vêtements qui couvraient le bras, en mordit la chair et les muscles, et trancha jusqu’à l’os.

Une gerbe de sang jaillit de la plaie, mais Ser Lyn ne s’en émut pas un instant.

Dame Affliction décrivit aussitôt un nouvel arc pour frapper Lord Elias sur le flanc opposé. Sidéré par la première blessure, Elias n’eut cette fois même pas le réflexe de se protéger, et la lame s’enfonça de plusieurs centimètres sous ses côtes.

Toujours virevoltant, Ser Lyn porta dans le même élan une troisième attaque au visage, et emporta une partie de son crâne dans un flot sanglant.

Le visage maculé de son propre sang, Lord Elias s’affala sur un genou, puis tout d’un bloc au sol.

Avec lui s’effondraient les ambitions des Palamede.

[1] Nom donné à Westeros à l’aconit tue-loup, plante herbacée montagnarde très toxique.

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