Chapitre 32 – Les liens du sang

Eleanne

On avait installé Ser Wallace dans l’infirmerie, où Eleanne avait dû batailler une partie de la nuit pour soigner sa blessure et, en définitive, sauver sa vie. Ser Mickolas avait ramené le Nordien au château sur le dos de sa propre monture, qu’il avait conduite au pas pour éviter que les secousses n’aggravent ses lésions internes : Eleanne n’aurait su dire si cette précaution avait ou non contribué à la survie du blessé, mais elle était certaine que ses soins auraient gagné à lui être prodigués plus rapidement.

Logan Snow en revanche, n’avait pu être sauvé. Les os de sa tête, devant, derrière, avaient été mis en pièces et il avait perdu trop de sang : il était mort avant d’arriver à Château-Brillant.

Sa dépouille avait été déposée au septuaire, et le septuaire fermé au public.

Lord Willard Fingal et Lord Alleister Wight étaient restés avec Eleanne dans l’infirmerie jusqu’au petit jour. Jusqu’à ce que, rendue blafarde par la fatigue et le visage tâché de sang, elle puisse leur confirmer qu’elle pensait son patient tiré d’affaire.

Mestre Narses s’était proposé pour participer à l’intervention, mais tous avaient jugé qu’il était préférable qu’Eleanne s’en charge seule. Elle avait déjà fait la démonstration de ses compétences en matière de soins auprès de Ser Robar Royce, Dalt Hawk ou Connor Wight, blessés lors du tournoi. Surtout, Ser Wallace était en partie responsable des accusations qui avaient entraîné l’incarcération du mestre, et la mort de son seigneur : placer la vie de l’accusateur entre les mains de son accusé aurait certainement été aventureux, quelle que soit la respectabilité dont jouissaient traditionnellement les mestres.

Une fois rassuré sur la santé de son invité, Lord Alleister s’autorisa à les quitter pour s’accorder quelques heures de sommeil. La septa s’allongea, elle, sur une couchette dans l’infirmerie tandis que Lord Willard restait seul au chevet de son dernier fils, ravagé de chagrin.

Lorsque Ser Grey et Lord Alleister pénétrèrent à nouveau dans la pièce, Eleanne eut l’impression de n’avoir fermé les yeux qu’un instant, mais quatre heures s’étaient en réalité écoulées. Ser Grey était le seul dont le teint soit plus flatteur que celui du blessé : tous les autres avaient le visage si blême et les traits si tirés qu’on aurait pu croire qu’ils se réunissaient là pour les funérailles du blessé.

« Lord Willard, il nous faut comprendre ce qui s’est passé », annonça Lord Alleister. « Les Palamede auront des exigences parfaitement justifiées concernant les agissements de vos fils, compte tenu des conséquences qu’ils ont eues pour leur frère. »

Lord Willard tourna vers eux son corps et sa tête, mais ses yeux verts ne parvinrent pas à se détacher immédiatement de son fils. Il s’en arracha finalement pour les regarder avec douceur et accablement.
« Je crains de ne rien savoir qui puisse vous être utile, messeigneurs. Pour la défense de mon fils, je ne peux qu’invoquer l’importance des liens du sang dans notre famille, qui auront certainement conduit Wallace à suivre son frère pour le protéger lorsqu’il a su que Logan était mis en accusation. Je doute qu’il ait lui-même commis quoi que ce soit que vous puissiez lui reprocher : c’est un bon garçon, honnête et honorable. »

De ce qu’en avait vu Eleanne, Ser Wallace était un homme plein de charme, et qui savait rester élégant malgré une certaine bonhommie, mais elle l’avait aussi vue, comme tous à la table du banquet, s’imposer sans ambages entre Lord Elias et Lindzy Wight pour séduire cette dernière à la barbe du premier. Ni la manière, ni l’intention, ne paraissaient conforter l’image idéalisée qu’en peignait son père.

« Si vous n’en savez pas plus, c’est auprès de lui qu’il nous faudra chercher la vérité, Milord », indiqua Lord Alleister en s’avançant vers le blessé. Sa démarche était respectueuse, mais conquérante : elle suffit à balayer les contestations de Lord Willard, qui moururent dans sa bouche entrouverte. « Septa », l’appela-t-il. « Pouvez-vous l’éveiller sans brutalité ? »

Eleanne fit signe que oui, et s’empara d’un flacon de sels qui se trouvait sur une étagère de l’infirmerie. Elle l’ouvrit et l’approcha des narines de Ser Wallace, dont la moustache frémit. Les yeux toujours clos, il porta par réflexe une main à son visage, comme pour chasser un insecte qui s’y serait posé, laissant ensuite sa main couler sur sa barbe bouclée et retomber sur sa poitrine enserrée par d’épais bandages. Il était retombé dans l’inconscience.

Elle fit une deuxième tentative, mais sans plus de succès. Elle se tourna vers Lord Alleister.
« Il est trop affaibli, monseigneur. »

Le seigneur fronça les sourcils de mécontentement, comme si le blessé refusait simplement de sortir de sa sieste. Ser Grey leva une main entre eux et s’avança à son tour. Il arborait ce sourire artificiel qui lui donnait un charme si naturel : comme s’il était l’ami de tous, et s’apprêtait à leur rendre humblement un service inestimable.

Se penchant à l’oreille de Ser Wallace, il murmura :
« Ser Wallace, Lindzy est dans la pièce. »

Aussitôt, les muscles du visage du Nordien s’animèrent, et il finit par ouvrir péniblement un œil. Eleanne avait l’impression que sa difficulté à sortir du sommeil était sincère. Son intérêt pour la belle devait l’être également, si la mention de son nom pouvait le tirer de la torpeur induite par sa convalescence.

Lord Alleister paraissait stupéfait que cette astuce ait pu fonctionner, mais il reporta son attention sur le convalescent, dont il saisit la main entre les deux siennes.
« Ser Wallace, nous avons des questions. »

« Où est Logan ? », le devança Ser Wallace en grimaçant, sans qu’Eleanne sache si la grimace était causée par la douleur ou par le souvenir. « J’étais… J’étais comme paralysé. »

Eleanne hocha la tête.
« La flèche qui vous a touché a traversé des parties sensibles de votre corps. »

Une larme coula du coin des deux yeux de Wallace, dont le visage était complètement froissé.
« J’ai assisté à la scène, et je ne pouvais rien faire ! » Il y avait une détresse émouvante dans sa voix.

« Votre frère est mort, Ser Wallace », répondit Lord Alleister. La sentence, froide, s’abattit comme un couperet.

« Nooon ! », gémit Wallace, la voix déchirée.

« L’un de mes gardes a également été tué quand vous vous êtes enfuis. Deux autres, blessés. Celui qui a été tué manquera aussi à sa famille. » Le ton du seigneur était dénué de compassion. « Il faut vous expliquer, à présent. Dites-moi dans quel jeu vous a entraîné votre frère. »

Seuls les sanglots contenus de Ser Wallace lui répondirent d’abord. Voir un homme solide et habituellement nonchalant fondre en larmes était peu courant, et Eleanne mesura à cette aune l’attachement que devaient éprouver les deux frères l’un pour l’autre. Rassemblant sa dignité, le Nordien finit par reprendre le contrôle de lui-même pour répondre.

« Vous poserez plutôt la question à Barthelme Senjak », gronda-t-il. Le nom fit courir une lame glacée dans l’échine d’Eleanne. « Lui et Logan se sont rencontrés lors d’un autre tournoi il y a quelques années, et ils ont commencé à monter des combines ensemble. Sans lui, rien de tout ça ne serait arrivé. »

« De quelles combines parle-t-on ? », interrogea Lord Alleister, instigateur.

« Senjak participait au tournoi ; Logan se chargeait d’organiser des paris. Leur but était de faire monter Senjak aussi haut que possible, le faire participer à un match à fort enjeu dans lequel ils pouvaient faire monter les enchères, et faire finalement exprès de perdre pour empocher les mises. »

« L’accident de Ser Robar Royce dans les écuries n’avait rien d’un accident, n’est-ce pas ? », tenta Grey. « Vous avez voulu vous débarrasser d’un compétiteur trop fort pour Senjak. »

« Je n’ai rien voulu, moi. C’étaient les affaires de Senjak. »

Grey s’assit sur un tabouret à côté de la couchette de Wallace.
« Que vous en a dit votre frère ? »

Le blessé ouvrait et fermait les yeux par intermittence. Il dévisagea Grey et prit un temps avant de répondre.
« Ser Robar commence à se faire un nom en tournoi. L’idée de Senjak était d’affronter un adversaire moins réputé que lui au deuxième tour, pour que les parieurs misent sur lui plutôt que sur celui face auquel il ferait exprès de perdre. S’il avait dû affronter Robar, les gens auraient misé pour Robar, et Senjak n’aurait eu aucun intérêt à perdre, volontairement ou pas. »

« Il a donc sorti Ser Robar du tournoi avant qu’il y entre… et c’est Ser Mickolas qui a pris sa place. Vous pensiez que ce serait un adversaire plus facile ? »

Wallace s’agita sur sa couche.
« Ils n’avaient pas la possibilité de contrôler qui remplacerait Robar. Mais quoi qu’il en soit, ç’aurait dû être quelqu’un de nécessairement moins préparé, puisqu’il était venu au tournoi sans intention d’y participer. Que ce soit tombé sur votre maître d’armes ne changeait pas grand-chose à leur plan : personne n’avait jamais entendu parler de lui… »

Un mouvement de sa tête révéla que le blessé était sur le point de retomber inconscient. Lord Alleister lui ramena le visage face au sien, d’une main délicate mais ferme.
« Senjak a donc évincé Ser Robar, pour éliminer l’un des favoris du tournoi », résuma-t-il pour relancer Ser Wallace sur la trame de son récit.

« C’était tout ce qu’il leur fallait. Débarrassés de tout compétiteur renommé dans leur moitié de tableau, ils étaient libres de manipuler les paris en faveur de Senjak. Senjak n’aurait plus eu qu’à se laisser tomber de cheval face à celui qu’ils auraient choisi pour le battre, après que Logan ait tout misé sur lui. »

« Vous n’aviez pas imaginé que Ser Mickolas serait si efficace, et qu’il deviendrait le nouveau favori ! », tança Eleanne, avec une pincée de fierté.

« Tout ça m’était complètement égal », répondit Wallace en refermant les yeux. Lord Alleister lui pressa la main pour le garder éveillé.

« Et Lord Elias ? »

Il y eut un long silence. Ser Wallace avait les yeux fermés mais sa respiration était trop profonde pour qu’il se soit rendormi.
« Elias était le grand favori du tournoi. Dès le premier jour, ils ont commencé à prendre des paris sur le fait qu’il ne serait pas présent en finale, et les gens misaient contre eux. Ils ont au moins gagné ce pari-là : Elias ne sera pas en finale. »

« Au prix de sa vie ? » siffla Alleister, incrédule. Wallace ouvrit les yeux pour le dévisager.

« Vous ne me ferez pas regretter Elias Palamede, Alleister. Et votre sœur n’aura pas à regretter d’avoir dû l’épouser non plus. »

Le seigneur resta de marbre.

« Je crois que c’est par amour que mon frère est allé aussi loin concernant Elias. Par amour pour moi. » Sa mâchoire se crispa et Eleanne vit qu’il se contraignit à ne pas perdre de nouveau ses nerfs. Il déglutit avant de reprendre. « Il l’a fait pour venger la façon dont ce fils de putain m’a traité lors du tournoi. Et il l’a fait pour me redonner une chance d’obtenir la main de Lindzy. »

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