Chapitre 34 – Finale

Chapitre 34

Mickolas

Grey ne faisait pas mentir sa réputation de garçon chanceux. Seul un concours invraisemblable de circonstances lui permettait de se présenter cet après-midi-là face à la foule pour disputer la finale du tournoi : le fait qu’il ait été apparié à l’autre seul novice du tournoi au premier tour, ce qui lui avait permis de l’emporter. Puis l‘agression commise par Barthelme Senjak sur la septa Eleanne, qui avait exclu le chevalier noir du tournoi avant le deuxième tour qu’ils auraient dû livrer l’un face à l’autre. La demi-finale n’avait pas été disputée non plus : Grey et Mickolas s’étaient bien présentés en armure sur la lice, mais ils s’étaient ensuite contentés de faire avancer leur monture au trot avant de lever leur lance au moment de se croiser, pour formaliser le fait que le maître d’armes concédait la victoire à son jeune seigneur.

Et Grey était donc à présent en lice pour la finale, face à l’énergique Ser Marlon Lockhart. Les Archelon n’étaient pas habitués à être ainsi exposés, et Mickolas imaginait l’embarras qui devait être celui de Grey, venu au tournoi sans ambition particulière et qui se retrouvait ainsi sur le devant de la scène sans l’avoir souhaité. C’était le genre de circonstances qui pouvait faire perdre tous ses moyens à un homme, ou au contraire le galvaniser pour lui permettre de se surpasser : cette finale serait une sorte de test pour Grey, qui révélerait de quel bois il était fait.

Mickolas l’avait entraîné pendant des années, près d’une décennie. Lorsque le maître d’armes était arrivé à Carapace, Grey n’était encore qu’un gamin qui venait tout juste d’atteindre l’âge de raison et qui maniait l’épée de bois comme un jouet. Il était aujourd’hui formé au maniement de toutes sortes d’armes, son corps sculpté par l’exercice régulier, et même si Mickolas n’imaginait pas Grey devenant un combattant digne des légendes, il savait qu’il avait néanmoins les moyens de se défendre honorablement et d‘éviter le ridicule : si Grey parvenait à échanger deux, ou peut-être trois lances avec Ser Marlon, Mickolas considèrerait le contrat rempli.

Il fallait tenir bon lors du premier passage.

Nous tenons bon, c’était justement la devise des Archelon, et le maître d’armes l’avait rappelée à son élève, solennellement, pendant qu’il l’équipait. Les cartes étaient à présent entre les mains de Grey.

Un homme vint s’installer à côté de Mickolas, contre la rambarde de bois qui délimitait le champ de joute. C’était Ser Connor, le frère de sang de Lindzy Wight, et frère adoptif de Lord Alleister. Mickolas avait choisi de se mêler au peuple qui assistait au spectacle et ne s’était pas attendu à ce que d’autres chevaliers le rejoignent, mais la surprise lui fit plutôt plaisir. Ser Connor et lui avaient eu quelques occasions d’échanger après leur affrontement au premier tour du tournoi, et le maître d’armes appréciait la personnalité simple du chevalier, et son sens de l’honneur : tous les chevaliers prêtaient serment lors de leur adoubement, mais bien peu se montraient respectueux du code une fois dotés du titre, qu’ils considéraient plus souvent comme une marque de prestige que comme une responsabilité.

« Maître », le salua-t-il ainsi qu’il en avait pris l’habitude depuis leur affrontement. Personne à part Sigvard, le jeune frère de Grey, n’appelait ainsi Mickolas, et celui-ci avait cru au premier abord que l’appellation était ironique dans la bouche de Ser Connor. Il avait rapidement compris qu’elle était en fait la marque du respect sincère dont lui témoignait son adversaire malheureux. « Pensez-vous rester quelques temps au château après le tournoi ? »

Mickolas haussa les sourcils, embarrassé.
« Ce n’est pas à moi qu’il appartiendra d’en décider. J’imagine qu’en fonction de la façon dont se déroulera la finale, Ser Grey souhaitera plus ou moins rapidement rejoindre Carapace. »

« Je connais plusieurs personnes qui aimeraient profiter de votre enseignement tant que vous êtes chez nous », expliqua Connor avec un franc sourire. « J’aimerais particulièrement recevoir vos conseils pour améliorer ma technique à l’arc, même si c’est déjà mon domaine de prédilection. Le tir est une passion que partage ma sœur Lindzy… Je sais qu’il n’est pas d’usage d’entraîner les filles à ces arts, mais vous seriez surpris de ce qu’elle est capable de faire, l’arc à la main. »

Mickolas prit le parti d’en rire. Il n’imaginait pas une demoiselle aussi féminine que Lindzy, tirant à l’arc. Mais après tout, il avait extirpé une autre dame de son armure au deuxième tour du tournoi… Les femmes se découvraient un intérêt pour des choses qui étaient jusque-là l’affaire des hommes, et les temps étaient peut-être décidément en train de changer.

Ou peut-être que certaines femmes avaient toujours été intéressées par ces choses-là, mais qu’on les avait empêchées de s’exprimer en ce sens.

« Ce sera avec plaisir, si nous en avons le temps, Ser Connor. »

« Mon cousin Marlon m’a également fait part de son regret de ne pouvoir vous rencontrer dans le tournoi. Comme beaucoup je pense, il a été impressionné par la démonstration de votre maîtrise. »

« Une démonstration ? Mais on m’a à peine vu sur la lice ! »

« Justement ! » s’exclama Connor. « Vous avez remporté toutes vos joutes en un seul échange ! On fait difficilement plus efficace ! »

Mickolas ne voulut pas donner l’impression de feindre la modestie, car la fausse modestie était pour lui le signe du véritable orgueil. Aussi se contenta-t-il de ne pas répondre.

Il était touché par le compliment du chevalier, mais son jugement lui paraissait naïf. Pour Mickolas, la valeur d’un homme se mesurait à ses accomplissements dans la durée, et non à quelques coups d’éclats, qui pouvaient être dus autant à ses qualités réelles qu’à la simple chance : si l’expérience lui avait appris quoi que ce soit, c’était bien qu’au combat, c’est souvent le hasard, dans la confusion, qui désigne ceux qui tomberont.

Grey et Ser Marlon Lockhart avaient été annoncés, et la foule autour d’eux se mit en branle. Le chevalier du Bief était celui qui avait recueilli le plus d’acclamations : il fallait reconnaître que Grey n’avait pas eu l’occasion de se faire vraiment connaître du public, même s’il se trouvait lui aussi en finale. Une seule joute disputée, pour son premier tournoi : il restait un inconnu aussi bien pour le peuple que pour la noblesse du Val.

Marlon Lockhart n’était pas exactement ce qu’on pouvait appeler une célébrité non plus, mais ce n’était pas son premier tournoi, et il avait défait lors de celui-ci deux des plus importants seigneurs du Val, Lord Lyonel Corbray et Lord Yohn Royce : autant dire que sa réputation était singulièrement montée en flèche !

Venus chacun de leur extrémité de la lice, les deux chevaliers s’avancèrent vers la tribune d’honneur en saluant le public, livrant une première bataille pour charmer le peuple à grands coups de sourires et de mains tendues. Là où la plupart des autres compétiteurs s’étaient montrés plutôt austères, concentrés sur leur combat à venir, ces deux-là se montraient très adroits pour faire réagir la foule. Ce ne fut bientôt plus qu’un concert de « Ser Marlon ! », « Ser Grey ! » hurlés avec enthousiasme par tous les spectateurs.

Dans la loge des invités, Lord Alleister affichait un demi-sourire satisfait, tandis que sa sœur scandait tour à tour le prénom des deux champions, avec une candeur qui fit sourire Mickolas en retour. Elle portait toujours les couleurs du deuil en hommage à Lord Elias Palamede, mais elle se tournait déjà vers l’avenir ainsi que l’avait souhaité Lord Alleister en maintenant les festivités.

Mourir lors d’un tournoi n’était après tout pas si rare, et pour tous ceux qui n’avaient pas eu connaissance des détails de l’affaire, la mort du seigneur Palamede était simplement la conséquence d’une querelle d’honneur qui l’avait opposée à Ser Lyn Corbray et qu’ils avaient choisi de résoudre l’épée à la main : pas tout à fait un incident anodin, mais rien qui soit si extraordinaire qu’il faille mettre un terme aux réjouissances.

Lady Theodora Palamede, bien sûr, ne partageait pas cet état d’esprit. Reléguée au second rang de la tribune, elle affectait toujours son air de dignité altière, mais Mickolas savait que derrière la dureté de son joli visage s’exprimait aujourd’hui davantage de douleur que de fierté. Son frère Demetrios n’avait toujours pas reparu en public : on le disait reclus dans ses prières, au septuaire. Ce qui la laissait, elle, encore plus seule.

Et il n’y avait pas grand-chose qu’elle puisse espérer de la suite des festivités, qui pourrait lui redonner le sourire.

Grey et son adversaire firent volter leur monture pour les diriger chacune vers leur extrémité de la lice. Les deux bêtes étaient vêtues d’une housse armoriée : la tortue verte sur champ noir, emblème des Archelon, s’étalait par-dessus le caparaçon du destrier de Grey. Les armes des Lockhart étaient, elles, d’azur, au phénix d’or. Les deux blasons avaient été peints sur de hauts panneaux de bois visibles de tout le public, au-dessus de râteliers où seraient rangées les lances brisées après chaque assaut, pour compter les points marqués par chacun.

Un roulement de tambour marqua la fin des préparatifs : la finale allait pouvoir commencer.

Mickolas fixa son élève avec intensité, sans pouvoir atteindre son regard, occulté par le heaume qui lui couvrait à présent la face.

Les drapeaux furent abaissés, et les chevaux s’élancèrent : Mickolas suspendit son souffle.

Le craquement du bois des lances retentit quelques secondes plus tard, par-dessus le chaos des cavalcades. Grey comme Marlon furent touchés, l’un comme l’autre résistèrent au déséquilibre. Mickolas approuva de la tête : son élève avait été le premier à toucher, ce qui était bon signe. Sur la lice aussi bien que sur le champ de bataille, celui qui frappe le premier frappe souvent le dernier.

Cela indiquait aussi un état d’esprit offensif chez Grey, ce qui était également une bonne chose, du point de vue de Mickolas : cela montrait que le jeune homme ne se laissait pas paralyser par l’enjeu, et qu’il osait prendre des risques. Qu’il croyait pouvoir gagner. Et dans toute épreuve, celui qui ne pense pas pouvoir gagner a déjà perdu.

Les lances brisées furent placées sur le tableau d’affichage : une lance partout.

Puis les chevaux s’élancèrent à nouveau. Ser Marlon Lockhart avait déjà montré sa capacité à résister aux assauts en conservant une posture défensive, jusqu’à ce que la succession des rounds épuise son adversaire et le mette à sa merci. Il avait choisi cette fois une stratégie différente, car c’est lui qui prit l’initiative de l’attaque sur ce deuxième passage, et il prit Grey au dépourvu : sa lance contourna l’écu de Grey pour le percuter en plein sternum.

La lance de Grey dévia, passant complètement à côté de sa cible. Le cavalier dévissa lui aussi, menaçant de glisser hors de selle, mais Grey parvint à se rétablir dans ses étriers et se coucha à plat ventre sur sa monture pour se stabiliser.

Mickolas souffla de soulagement, et s’aperçut de sa propre tension en sentant ses épaules retomber.

Une seule lance fut ajoutée au score : Ser Marlon prenait l’avantage. Pour Mickolas, l’essentiel était néanmoins accompli : fidèle à la devise de sa maison, Grey avait tenu bon et résisté deux assauts. On ne pourrait pas dire de lui qu’il s’était ridiculisé en étant propulsé en finale sans savoir jouter.

Le jeune homme semblait néanmoins accuser le coup : il restait penché en avant sur sa selle, et Mickolas en vint à espérer que l’attaque ne lui ait pas causé de blessure sérieuse. Grey fit mine de vouloir retirer son heaume, mais n’y parvint pas. Il se redressa, et inspira suffisamment profondément pour qu’on puisse voir le mouvement de sa poitrine depuis le public, et malgré son armure. Enfin, il tendit la main vers la lance que tenait son palefrenier, et s’en saisit, le regard tourné vers son adversaire.

Les drapeaux furent à nouveau brandis, mais Mickolas savait déjà que la joute n’irait pas au-delà de ce troisième assaut. Lorsqu’ils s’abaissèrent, les deux cavaliers s’élancèrent.

Cette fois, Grey reprit l’initiative, et son coup glissa sur l’écu de Ser Marlon pour aller frapper sa tête en plein milieu du heaume. Les deux impacts furent quasiment simultanés, et Grey partit lui aussi à la renverse au moment du choc. Un nuage d’esquilles marquait l’endroit où ils s’étaient croisés, et dont ils s’éloignaient à présent tous deux, couchés en arrière sur leur monture. Mickolas ouvrit de grands yeux en voyant Ser Marlon glisser le premier hors de ses étriers, et chuter à terre dans un lourd fracas métallique. Grey était dans une position intenable, mais il était encore en selle ! Ce simple fait pouvait lui valoir la victoire, si l’hôte organisateur choisissait d’arbitrer sur ce mérite, plutôt que de tenir compte du nombre de lances brisées de part et d’autre.

Le cheval de Grey ralentit en atteignant l’extrémité de la lice, et Grey était toujours en selle, couché sur le dos, à moitié sur le flanc de sa monture. Était-il coincé ?

D’un mouvement ralenti par des kilos de métal, Mickolas vit son élève se redresser, pour s’affaler à nouveau contre l’encolure du destrier.

Il était resté en selle !

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :