Épilogue

Grey

« Edoyn et moi avons récapitulé les indices dont nous disposions. »

Grey était de retour dans la bibliothèque de son père, à Carapace. Lorsqu’ils n’avaient plus été qu’à quelques heures du château, Edoyn était parti en éclaireur annoncer l’arrivée de la délégation et de ses invités inattendus. Lord Hayden avait accueilli son fils et ses nouveaux amis avec une grande générosité et une amabilité qui avait dû surprendre ceux d’entre eux qui ne connaissaient la maison Archelon que par sa réputation de famille aussi recluse que sa forteresse.

Après avoir fait organiser l’installation de leurs visiteurs, son père lui avait demandé de le rejoindre dans sa bibliothèque pour lui faire le récit de son séjour à Château-Brillant.

Grey avait raconté le destin de Lord Jakob Wight et comment ils avaient découvert l’empoisonnement dont il avait été à la fois l’instigateur et la victime ; l’ambition des Palamede et comment elle avait coûté sa vie à Lord Elias ; enfin, le tournoi, ses multiples péripéties, et son vainqueur improbable.

En les racontant, Grey réalisait l’aspect rocambolesque de ses aventures. C’était le genre d’histoire que seuls ceux qui l’avaient vécue pourraient croire. Elle comportait pourtant encore un épisode, peut-être plus étonnant encore : celui au terme duquel ils avaient pris un château avec une poignée d’hommes seulement.

« Dès le premier jour, Edoyn avait identifié la piste d’un cavalier qui avait quitté Château-Brillant et n’y était plus retourné. Nous avions cru que ce fugitif était le mestre Owain, fuyant le château après avoir empoisonné Lord Jakob. Une fois le cadavre du mestre retrouvé dans son laboratoire secret, nous avons compris qu’il n’y avait plus qu’une possibilité concernant l’identité du fuyard : c’était Ser Seth Wight, abandonnant Château-Brillant pour échapper à son jumeau Alleister qu’il était supposé affronter dans un duel qu’il était condamné à perdre.

La piste se dirigeait à travers la forêt, à l’ouest, vers les terres des Armrod. Les voisins des Wight étaient leurs ennemis de génération en génération… mais peut-être pas pour Ser Seth, dont nous avions des raisons de penser qu’il avait des rapports moins hostiles avec eux. Seth était un diplomate, un marchand, et il avait repris contact avec les Armrod à son retour de voyage. Sans doute après l’empoisonnement de son père ; peut-être pour savoir s’ils en étaient responsables ; peut-être pour négocier une aide pour déjouer le plan de son frère et accaparer le titre de seigneur du château.

Nous avions en tout cas la quasi-certitude que Seth s’était réfugié au Château des Toiles… et Edoyn tenait à remonter cette piste jusqu’à sa source. Par curiosité, ou par exigence professionnelle, un peu des deux sans doute.

Le jour de notre départ, il était donc parti en avance, au petit jour, pour suivre sa piste, qui n’était déjà plus très fraîche. Quoi qu’il arrive il devait nous rejoindre ensuite au sud, sur le chemin contournant le fief Armrod que nous emprunterions pour rentrer à Carapace.

Mais Edoyn n’a pas reparu. Nous l’avons attendu au dernier point de rendez-vous convenu, mais après quelques heures, nous avons dû nous rendre à l’évidence : il ne nous rejoindrait pas. »

Grey s’était demandé un long moment si Edoyn n’avait pas simplement décidé de quitter le service des Archelon en représailles de la restitution aux Fingal des armes de Logan Snow. Il jugea qu’évoquer auprès de son père la tension qu’avait fait naître cet épisode entre Edoyn et lui, ne ferait que compliquer le récit. Il poursuivit donc :

« Naturellement, aucun des membres de notre équipée n’envisageait d’abandonner derrière nous l’un de nos compagnons. »

En vérité, Grey aurait préféré regagner Carapace au plus vite. La perspective du mariage avec Lindzy Wight était inexplicablement devenue pour lui une obsession discrète mais tenace depuis qu’elle n’était plus qu’une simple formalité à finaliser : c’était comme si une force extérieure, inconnue de lui jusque-là, cherchait à s’imposer à sa volonté consciente.

Il avait néanmoins immédiatement senti la tendance dans le groupe et s’était alors fait le plus ardent partisan de la cause du sauvetage, pour donner le change.

« Ser Talbar s’est proposé pour escorter nos dames jusqu’à Carapace tandis que nous bifurquions vers le sinistre Château des Toiles, mais aussi bien ma promise, Lindzy, que la septa Eleanne ont manifesté leur souhait de nous accompagner. »

La petite Melinda Lockhart était restée silencieuse comme à son habitude, mais ses yeux effarouchés et ses joues empourprées disaient assez combien elle aurait préféré rejoindre un lieu sûr. Lindzy, elle, semblait goûter d’avance le plaisir de l’aventure, au grand dam de Grey. Sa chemise en mailles de fer ne suffirait pas à la protéger d’une blessure si les choses tournaient mal, et Grey ne se pardonnerait pas si cela devait arriver.

« Nous avons pénétré une forêt qui se faisait de plus en plus dense à mesure que nous progressions vers le nord. Sans notre pisteur, sous la frondaison des arbres nous n’avions guère de repères pour nous guider et nous cheminions un peu au jugé. Nous avons su que nous touchions au but quand trois d’entre nous ont subitement été emportés dans les airs. »

La surprise leur avait fait pousser toutes sortes de jurons qu’il n’était pas nécessaire de rapporter.

« Nous avions déclenché un piège, dont je ne suis pas sûr qu’il n’était destiné à prendre que du gibier : un filet déployé sous nos compagnons s’était soudain refermé sur eux et le mécanisme du système les gardait suspendus à près de six mètres au-dessus du sol.

J’ai fait taire tout le monde : j’avais distingué un tintement au loin. »

C’était Eleanne qui avait entendu le bruit, mais c’était la même chose.

« C’est ainsi que nous avons découvert que le château des Toiles ne devait pas son nom qu’à l’imagerie populaire : des cordelettes en partaient dans toutes les directions, comme la toile d’une araignée, chaque filin relié à un piège qui faisait tinter une cloche au château lorsqu’il se déclenchait. »

Grey n’avait pu s’empêcher de trouver l’idée ingénieuse, même si elle n’était exploitable que pour un bâtiment entouré de bois -et que tout homme d’armes savait que la première mesure à prendre pour bien organiser la défense d’une place était de largement dégager ses alentours. Bah ! elle était en tout cas parfaitement appropriée pour un château comme celui-ci.

« Ceux d’entre nous qui n’avaient pas été capturés ont pu ramener le filet à terre et délivrer nos compagnons. Si Edoyn avait été pris par le même genre de collet, il n’avait pas pu compter sur le même secours.

Imaginant que des gens du château n’allaient pas tarder à arriver pour relever le piège, nous nous sommes disposés autour de l’endroit de façon à pouvoir les embusquer. Si nous avions pu prendre un ou des prisonniers, ç’aurait été l’occasion d’en apprendre davantage sur la situation, et ça nous aurait peut-être même fourni une clé d’entrée dans le château… »

Mais personne ne s’était présenté.

« Sauf que personne ne s’est présenté. Nous avons patienté un long moment, et toujours rien… Nous avons donc renoncé à ce plan et avons repris notre approche, intrigués par cette tournure des événements. La forteresse n’était plus très loin. »

En parvenant en vue des murailles, Grey n’avait pu s’empêcher d’en inspecter les créneaux, garnis de crânes fichés sur des piques comme le disaient les histoires populaires, et redoutant d’y découvrir la tête fraîchement plantée d’Edoyn. Mais il n’y avait là que des ossements, des crânes entièrement débarrassés de la chair qui les avait couverts un jour. Même en imaginant que ce nettoyage soit assuré par des gens du château plutôt que par le temps et les charognards, il était peu probable qu’Edoyn soit déjà du nombre.

« Il n’y avait pas de douves, juste un portail d’entrée. Deux soldats étaient en faction sur les tours qui encadraient les portes, un de chaque côté. Ils ne semblaient pas nous avoir entendus arriver, et ils étaient tournés vers la cour intérieure du château, arcs bandés : il semblait y avoir de l’animation à l’intérieur. »

Grey s’était imaginé Edoyn attaché à un poteau dans la cour, servant de cible aux cruels serviteurs des Armrod.

« Et le portail s’est soudain entrouvert. Les archers se sont tournés de notre côté, et se sont alors aperçus de notre présence. L’un des deux a immédiatement lâché une flèche dans notre direction, blessant légèrement Ser Marlon Lockhart à travers sa chemise de mailles. Nous nous sommes tous égayés pour ne pas offrir de cible trop facile aux archers, sauf Mickolas, qui a plutôt saisi son propre arc et tiré ses flèches pour riposter, du haut de sa selle. »

Grey marqua une pause et se pencha en avant dans son fauteuil, comme pour partager une anecdote savoureuse.

« Il faut ici que je t’explique ce qui était arrivé à notre bon Edoyn, et qu’il nous a raconté ensuite : il avait effectivement été capturé aux abords du château, et des gardes à l’épervier étaient venus le saisir. Ils l’avaient dépouillé de tout ce qu’il portait et l’avaient jeté dans un cachot, où il s’était retrouvé en compagnie de cinq autres prisonniers. Tous étaient malades et désespérés à part un, dont il avait fait son complice. Edoyn avait en effet repéré que tous les gardes qu’il avait croisés présentaient des signes de pâleur et d’affaiblissement : il projetait de se libérer de sa geôle par la force à la première occasion.
Et ils avaient réussi ! Un officier était descendu interroger le nouveau prisonnier, et on avait ouvert la porte du cachot : Edoyn et son comparse s’étaient emparés des armes des geôliers et avaient forcé le passage jusqu’à la sortie du château. »

Ils avaient dégondé la porte en chêne de leur geôle et l’avaient portée sur leurs épaules pour se protéger des archers postés sur le chemin de ronde. Quand Edoyn la leur avait racontée, Grey avait d’abord pris l’histoire pour une plaisanterie, mais enfin il y avait bien une porte en bois criblée de flèches dans la cour du château quand ils y étaient entrés. Grey préféra garder l’histoire pour lui, tellement elle paraissait incroyable.

« Parvenus devant le portail, Edoyn et son acolyte en ont ouvert les deux vantaux pour s’enfuir, et nous ont découverts de l’autre côté des murailles. Nous étions cinq chevaliers, un chasseur et trois femmes : nous aurions tous dû fuir une fois notre compagnon libéré. Mais voyant qu’en tentant de s’évader, Edoyn nous avait offert l’accès au château, Ser Marlon a immédiatement lancé une charge invraisemblable, et pénétré la forteresse l’épée au clair. »

Et Ser Connor avait suivi. Grey s’était franchement posé la question de planter là tous ces fous décidés à jeter leur vie aux orties. Edoyn lui-même était reparti à l’intérieur, au lieu de s’enfuir ! Qu’avaient-ils donc tous ?

Ne soyons pas en reste ! avait crié Mickolas à son tour, et les mots lui paraissaient aussi vides de sens à présent qu’à ce moment-là, même en sachant comment les choses avaient fini par tourner. En reste de quoi ? De participer à une attaque insensée, à cinq chevaliers contre une garnison entière ?

« Ser Mickolas et moi avons donc soutenu l’assaut, et chargé à notre tour. »

L’action avait duré une dizaine de minutes, tout au plus. Mickolas avait entraîné Connor vers les positions hautes pour éliminer les archers, Marlon avait pourfendu une dizaine de gardes à lui seul, les pourchassant du haut de son destrier jusque dans les couloirs et les pièces du château. Grey s’était contenté de suivre, un peu hébété, et surpris du peu de résistance offerte par leurs adversaires.

« Ce que nous avons compris un peu plus tard, c’est que le sac de poison que nous avions découvert dans le laboratoire secret de Château-Brillant n’était probablement pas la première production de Mestre Owain : des sacs avaient déjà dû être jetés auparavant dans les sources du château des Toiles.
Toute la garnison en était malade, un tiers avait même déjà été décimé.

Et cinq chevaliers au faîte de leur forme ont été suffisants pour éliminer le reste. »

Edoyn avait abattu sa part de besogne, également. L’arrivée des renforts l’avait galvanisé, et il avait extériorisé toute sa colère sur les gardes de la maison Armrod.

« Une poignée de survivants a fini par se rendre. Quelques soldats trop faibles pour faire face, de simples serviteurs, et les maîtres des lieux, Lord et Lady Armrod en personne. »

« Quel fut leur sort ? » interrogea son père. Le simple fait qu’il pose la question au passé révélait qu’il se doutait de la réponse. Une partie d’entre elle, du moins.

« Nous avons d’abord pendu Lord Rager Armrod dans la cour, depuis les balustrades de l’étage. Cela nous a paru de justes représailles pour les meurtres des parents de Lindzy et Connor, et j’ai pensé que Lord Alleister apprécierait le geste lorsqu’il l’apprendrait. Nous allions procéder de même avec Lady Fleurance Armrod, une femme âgée, approchant la quarantaine, et qui n’a jamais donné d’enfants à son époux.

Elle a voulu plaider sa cause et nous a invités à partager le pain et le sel… Un peu tard, après ce qu’il s’était passé. Sans compter qu’avec leur réputation d’empoisonneurs, nous avions tout sauf envie de goûter aux petits plats des Armrod ! Mais j’ai eu envie d’entendre ce qu’elle avait à nous dire, et j’ai donc convaincu tout le monde de nous attabler, sans manger -ni boire, comme tu peux t’en douter. »

C’était le sang-froid et la maitrise d’elle-même de Lady Fleurance qui avaient intrigués Grey : la dame se trouvait dans une situation désespérée, captive dans son propre château, entourée d’ennemis après avoir perdu tous ses défenseurs, jusqu’à son seigneur et époux. Elle conservait pourtant toute sa tête dans ce moment d’ultime tension, et cette qualité lui valait une certaine sympathie de la part de Grey. Il émanait d’elle comme un parfum de séduction, malgré son âge et le fait que sa longue chevelure, noire comme sans doute son âme, s’entremêlait aujourd’hui de cheveux gris et blancs semblables à des fils d’araignée.

« Elle s’est dépeinte comme la victime de son époux, sans aucun attachement à la maison Armrod autre que le nom qu’elle était contrainte de porter. »

Il avait même semblé à Grey qu’elle laissait sous-entendre que c’était par choix qu’elle n’avait pas donné d’enfant à son mari. Ce qu’impliquait ce « choix » dépassait vraisemblablement le fait de se refuser simplement à son époux…

« Elle a fait valoir que la guerre séculaire entre les Armrod et les Wight venait de s’achever avec la mort de Lord Rager, le dernier représentant des Armrod. Que les Arryn et les grandes maisons du Val pourraient reconnaître la légitimité de l’attaque des Wight sur les Toiles, mais pas la prise du château, sauf à encourager les règlements de comptes et les guerres de territoires dans tout le Val.

Elle a proposé de devenir la vassale des Wight, et de prêter allégeance à Lord Alleister : ainsi le château et ses terres entreraient dans le giron des Wight en toute légalité. »

Le sourcil de son père s’arqua.

« Mais Lady Armrod est une femme… ! Il ne lui appartient pas de prêter allégeance », objecta-t-il, dubitatif.

« Tout juste la réplique de Ser Talbar », convint Grey. « Mais Lady Fleurance nous a alors révélé que Ser Seth Wight était présent au château… » Grey guetta la réaction de son père, et sourit de triomphe en voyant la surprise se peindre sur son visage. Il appuya son effet en concluant : « Nous avions vu juste ! »

Dans le récit de la dame, Seth s’était réfugié aux Toiles pour échapper à la mort que lui promettait son frère, dans l’attente de jours meilleurs. L’histoire était plausible. Grey restait néanmoins persuadé que Seth avait dû espérer trouver chez les Armrod des alliés faciles à convaincre de l’aider à attaquer Château-Brillant pour le débarrasser de son frère et lui permettre de reconquérir ses terres. Ils avaient même peut-être conclu l’accord exactement inverse de celui que Lady Fleurance était en train de négocier, dans lequel ç’auraient été les Wight qui auraient prêté allégeance aux Armrod conquérants… Ah, l’ironie !

« La proposition de Lady Fleurance était que nous lui fassions épouser Seth, ce qui ferait d’elle une Wight.

C’était une proposition à considérer : Seth était un voyageur, il n’était jamais à Château-Brillant ; il était considéré jusque quelques minutes plus tôt comme disparu, ou mort. Lui faire épouser Lady Fleurance ne coûtait donc rien à Alleister. Et le mariage faisait tomber le château et ses terres dans l’escarcelle des Wight, en toute légitimité.

Connor et Lindzy ne mesuraient pas tous les enjeux, mais je les ai pris à part et leur ai fait comprendre l’intérêt de la manœuvre pour leur maison, qui valait bien de prendre le risque d’épouser ce scorpion. »

Grey avait toujours eu un talent certain pour rapprocher les opinions de ses interlocuteurs des siennes. En l’occurrence, sa démarche était en plus sincèrement altruiste puisqu’elle ne profitait qu’aux Wight -et à Lady Fleurance, qui sauvait ainsi sa tête. Grey avait décidé de prendre le parti de la dame après qu’elle ait exposé sa proposition, qui montrait qu’elle était une femme de ressources.

« Au terme de notre échange, ils n’étaient plus hostiles à l’idée, mais la décision ne pouvait naturellement appartenir qu’à Lord Alleister. Ser Connor s’est proposé d’aller le chercher, mais je lui ai demandé de patienter encore un peu : quelle certitude avions-nous que la châtelaine n’était pas en train de nous mener en bateau ? Nous avons alors demandé à rencontrer Seth.

C’est là que les choses se sont compliquées. »

Elles avaient été trop simples jusque-là.

« Seth ne se trouvait en réalité pas au château. Plus au château, à en croire Lady Fleurance lorsque nous sommes montés dans la chambre déserte de son invité ».

Elle aurait pu s’enrôler dans une troupe de théâtre si elle n’était pas sincère, parce qu’elle avait eu l’air aussi surprise qu’un paysan au marché qui découvre en plongeant la main dans sa bourse qu’un tire-laine en a percé le fond pour s’y servir avant lui.

« Notre oiseau de nuit avait une fois de plus pris son envol, fuyant probablement le château pendant les combats, en voyant la tournure qu’ils prenaient. »

« Il redoutait sans doute de tomber entre les mains de son frère », supposa son père.

Ou bien sous la lame de la bande de déments qui prenaient le château d’assaut à six et trucidaient tout à l’intérieur sans bonjours ni mercis, du point de vue de Grey. Il opina néanmoins du chef, réfléchissant à la meilleure façon d’énoncer la suite de l’histoire.

« La proposition de Lady Fleurance restait une solution excellente, et Alleister avait un deuxième frère à sa disposition pour conclure le marché… »

La forte réticence de Ser Connor -il s’agissait après tout de lui faire épouser la meurtrière de ses parents- avait alors donné une idée à Grey. Une idée dont il ne savait pas s’il devait être fier ou honteux.

Si elle lui vaudrait les félicitations paternelles ou un regard épouvanté.

« Je n’ai pas pu convaincre Ser Connor de se substituer à Seth. Allions-nous laisser passer cette occasion d’apaiser un contentieux territorial séculaire pour des questions de sentiments ? Je m’y refusais. J’ai donc proposé une alternative… audacieuse. »

Il évita de s’agiter dans son fauteuil pour ne pas souligner la tension qui l’agitait au moment d’en faire la révélation.

« C’était nous après tout qui avions pris le château, pas les armées des Wight. Grâce à notre attaque, Lord Alleister était débarrassé des Armrod, et c’était son objectif principal, et celui de son père avant lui. Quelle allait être notre récompense, à nous ? »

Grey aurait pu répondre : la moitié des coffres des Toiles, ainsi qu’ils en avaient convenu avec Alleister, mais cette réponse allait à l’encontre de sa rhétorique.

« J’ai donc proposé de marier Lady Fleurance à Ser Mickolas », lâcha-t-il enfin.

Le silence qui suivit était le même que celui qu’avait provoqué sa proposition là-bas.

Son père se pinça l’arête du nez.

« Mais Ser Mickolas est notre vassal. Tu veux dire que tu as proposé de faire passer le Château des Toiles dans le fief des Archelon ? »

Grey sourit largement. Ses sourires avaient toujours davantage convaincu ses interlocuteurs que ce qu’il disait était positif, que s’il avait affiché son embarras à soutenir des positions -au mieux- délicates. Et puis après tout, il n’était pas mécontent de ce tour-ci.

« Nous l’avons fait, en fait. Septa Eleanne était avec nous, elle s’est montrée précieuse une fois de plus : nous avons célébré le mariage le jour-même. »

La mâchoire de Lord Hayden béait de stupeur, une expression que Grey ne lui avait jamais vue jusqu’à ce jour.

« Entre Ser Mickolas et Fleurance Armrod ? »

« Fleurance Longueroche. Épouse de Ser Mickolas Longueroche, désormais chevalier fieffé de la maison Archelon. Je me suis engagé à ce que nous fournissions une nouvelle garnison au Château des Toiles. »

Son père avait les sourcils sévèrement froncés.

« Tu n’aurais pas dû prendre une décision de cette importance sans mon autorisation », pesta-t-il.

« Le château n’avait plus de garnison, Lady Fleurance était à deux doigts d’être exécutée : il fallait agir vite, Père. »

« Et Ser Mickolas t’a suivi dans cette folie ? »

« C’est un serviteur loyal, Père. Il a accepté par devoir. »

Mickolas s’était montré aussi réticent qu’on pouvait l’imaginer – à cause des implications politiques, et aussi parce que l’idée d’épouser une meurtrière présumée n’était pas de nature à l’enchanter. Mais il avait accepté par loyauté. Et il n’avait apparemment pas eu à s’en plaindre : Lady Fleurance avait fait le serment qu’elle mettrait tout en œuvre pour lui donner un héritier, et elle s’y était appliquée dès la fin de la cérémonie. Bien sûr, elle était comme Mickolas au mitan de la trentaine et ses espoirs de porter un enfant étaient bien maigres, mais cette démonstration de bonne volonté avait été appréciée à sa juste valeur. Mickolas avait prévu de retourner régulièrement sur « ses terres » pour assurer la bonne remise en état du château et œuvrer à cet objectif commun.

« Qu’en ont dit les Wight ? Je m’étonne de voir que Lindzy t’ait malgré tout suivi jusqu’à Carapace… »

Grey s’accorda une grimace pincée.

« Ser Connor s’est bruyamment prononcé contre ma solution. Lorsqu’il devenu manifeste que le mariage allait bien avoir lieu, il est parti l’annoncer à son frère. Lord Alleister est arrivé dans les trois heures qui ont suivi, avec une vingtaine de ses soldats. Il était aussi mécontent que tu peux l’imaginer. » Et Grey avait redouté qu’Alleister soit prêt à tenir un siège pour lui faire payer son entourloupe. Il avait donc choisi le contrepied pour conserver l’avantage de l’initiative et du contrôle.

« Je lui ai ouvert les portes du château, et je l’ai accueilli comme si rien n’avait changé : je lui ai fait visiter la forteresse où les traces de notre assaut étaient encore intactes, et lui ai montré le cadavre de Lord Rager Armrod qui pendait dans la cour.

Il sait qu’avec lui disparaît la lignée des Armrod, et que le sens de l’honneur de Mickolas lui garantit la paix et la sécurité à sa frontière, même si Lady Fleurance a survécu. J’ai souligné l’avantage pour lui que sa maison ne soit pas directement impliquée dans la prise des Toiles, alors que la rumeur de sa sympathie pour le projet d’Elias Palamede allait lui valoir des soupçons de velléité de conquête. Je lui ai rappelé les liens de sang que mon mariage avec sa sœur allait établir entre nous, et qu’à ce titre, peu importait celle de nos deux maisons qui possèderait les Toiles, tant qu’à elles deux elles contrôleraient toute la côte nord du Val.

Son visage est resté fermé tout du long, et je sais qu’il n’oubliera pas ce tour que je lui ai joué. Mais les choses en sont restées là alors qu’elles auraient pu mal tourner pour nous. Et tant que nous ne donnerons pas aux Wight d’autre raison de se plaindre, ils trouveront leur compte dans cette alliance. »

Grey ne doutait pas que Lord Alleister visait des enjeux plus importants, à plus long terme : la veille de la finale du tournoi, Lady Theodora Palamede lui avait assez explicitement fait comprendre qu’elle restait éperdument déterminée à construire une alliance tripartite incluant les Wight. Il ne doutait pas dès lors qu’elle ait fait la même offre à Lord Alleister, notamment après que Grey ait remporté le tournoi et gagné la main de Lindzy, posant ainsi presque malgré lui la première pierre de l’alliance.

Un mariage unissant Theodora à Alleister en serait logiquement la deuxième étape. Au centre des deux alliances, Lord Alleister occuperait ainsi la place maîtresse du dispositif, là où Lord Elias avait prévu de présider avant que son plan soit exposé et réduit en cendres.

Pour s’assurer cette future position de force, Lord Alleister ne pouvait pas se permettre de se fâcher avec son tout nouvel allié : il lui fallait d’abord consolider ses alliances, et c’est pourquoi il avait toléré le tour que Grey lui avait presque innocemment joué.

Lord Hayden ignorait pour l’instant la plupart de ces subtilités, c’était sans doute la raison pour laquelle son expression restait si contrariée. Grey donnerait davantage d’éléments de contexte à son père plus tard. Pour l’heure, il était question de ranimer son enthousiasme, en lui rappelant la mission qu’il avait fixée à Grey, et qu’il avait brillamment accomplie :

« Père, vous souhaitiez que nous participions aux festivités de Château-Brillant pour saisir cette occasion de faire entrer notre maison dans la vie du Val et du Royaume.

D’inconnus que nos voisins considéraient comme négligeables, nous voici désormais au cœur d’une alliance qui nous assure des avantages stratégiques dans tout le nord et l’ouest du Val !

Me voici détenteur d’un titre de champion de joute, fiancé à l’un des joyaux du royaume.

Je rentre entouré d’amis qui veulent rencontrer ma famille et découvrir nos terres ».

Grey s’avança dans son fauteuil, la bouche ouverte en un sourire de triomphe.

« Père, je crois que le jeu est lancé ! »

6 commentaires sur “Épilogue

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    1. Un grand merci à toi d’avoir suivi jusque là, et merci également pour ce retour ! La suite viendra peut-être… mais beaucoup plus tard : tout est à écrire, même si le synopsis est prêt 🙂

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